ROMAN INÉDIT : « Sans Remords » AUTEUR: GRÉGOIRE DEVILLY

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Jérôme sauve de la rue une jeune fille perdue et droguée. Qui est-elle vraiment ? Il décide de la recueillir chez lui et de lui donner une nouvelle éducation. L’élève accepte cette nouvelle vie, par intérêt puis par attachement. Jérôme qui se croit entouré d’ennemis dans son activité professionnelle  lui demande alors de devenir son bras armé. Elle accepte et croise alors plusieurs hommes, sensibles à son charme. Peut-être regretteront ils de l’avoir aimée.

Prologue

Au cœur de la foule pressée émergeant de la station de métro Rambuteau, une jeune femme attrapa brutalement le bras d’un passant :

« Tu veux coucher avec moi ?

– Pardon, mademoiselle ? »

Jérôme marmonna cette réponse, avec la gêne de l’homme prude que l’on importune avec une proposition inconvenante.

« 50€ ! » répliqua-t-elle.

Il se dégagea vivement de son emprise et poursuivit son chemin, convaincu qu’il avait eu affaire à une folle-dingue-nympho-pute, au choix.

Après cent mètres, Jérôme se rendit compte qu’il ne se souvenait même pas de son visage. Il ne gardait en mémoire que ses yeux perçants et implorants, d’un gris-vert envoûtant. Il se retourna pour observer cette frêle créature, qui abordait chaque homme avec la même requête, comme si sa vie en dépendait. Le refus, qu’il soit brutal ou poli, semblait la faire reculer, la déstabilisant comme si elle tombait en arrière, plongeant dans un dernier évanouissement.

Ses cheveux noirs, longs et sales, séparés par une raie mal tracée, retombaient sur ses épaules affaissées. Elle baissait constamment la tête. Ses espadrilles plates lui donnaient une allure de canard maladroit. Un pull-over noir épousait ses formes, mais la saleté qui l’entourait la rendait peu attirante. Jérôme poursuivit sa route.

Plusieurs jours s’écoulèrent ; l’image de cette jeune femme obsédait Jérôme. Elle représentait un mystère, une énigme qui le tourmentait : quelle histoire avait-elle vécue pour se retrouver ainsi ? Il se souvenait de ses yeux profonds et tristes. Elle semblait perdue et désespérée.

Subitement, Jérôme ressentit le besoin de la retrouver et peut-être de l’aider, voire de la recueillir, comme on le ferait avec un vieux chien mouillé et malade que tout le monde rejette.

Il était déterminé à la trouver.

À 22 heures, Jérôme écoutait les dernières informations à la radio, avant de s’habiller chaudement. Dans la salle de bain, il se prépara soigneusement, s’aspergea d’eau de toilette et réajusta son col de chemise. Une demi-heure plus tard, il se tenait devant la bouche de métro Rambuteau. Le vent piquant balayait les feuilles mortes et les papiers gras sur le trottoir, tandis qu’un rat furtif surgit et disparut aussi vite. Des groupes de Parisiens, enveloppés dans des manteaux sombres, allaient et venaient entre les cinémas, les cafés et les restaurants. Mais elle n’était plus là. Il se lança dans un quadrillage systématique des rues environnantes, étroites et mal éclairées. Jérôme ouvrait une à une les portes des bars, scrutait chaque salle et fouinait dans les recoins d’immeubles, cherchant à la surprendre recroquevillée au-dessus d’une bouche d’aération. Plus tard dans la nuit, sa démarche devint plus saccadée, ses demandes plus agressives et les regards des patrons plus suspicieux. Dans une boîte de nuit, le garçon le raccompagna brutalement à la porte. Il grelottait de colère ou de froid; des larmes de rhume perlaient au coin de ses yeux; ses mains tremblaient d’engourdissement. Rentré chez lui, Jérôme se lava, se frotta et se savonna sous une douche brûlante : il était encore seul ce soir.

La nuit fut longue et sans sommeil. À cinq heures, Jérôme se servit un thé fort et se mit devant son écran pour rechercher les adresses des commissariats des arrondissements du centre de Paris. Dès son arrivée au bureau, il entreprit son exploration :

« Bonjour, je suis le président de l’Association des Familles en Détresse, rue de Courcelles dans le XVIIème. Je suis à la recherche d’une jeune fille qui s’est réfugiée cette semaine dans notre centre et qui l’a brusquement quitté deux heures plus tard. Son état dépressif extrême m’avait énormément inquiété. N’auriez-vous pas, ces deux derniers jours, eu à l’interpeller ou à intervenir dans le cadre d’un accident ? Elle a 20-22 ans, mesure environ 1m70/1m75, des yeux verts et des longs cheveux noirs. Le soir où elle est venue chez nous, elle portait un pantalon marron, un pull-over noir et des espadrilles. »

– …

– Non, monsieur, malheureusement elle ne nous a pas laissé son nom.

– …

– Ce signalement ne vous dit rien. Ce n’est pas grave. Merci. »

Il répétait inlassablement cette histoire qui n’étonnait personne. Il y avait bien des naufragées de la vie : des toxicomanes, des alcooliques, des voleuses, des criminelles, des malades… mais pas la sienne. Lorsque Jérôme appela le commissariat du IXème arrondissement, le préposé lui proposa une jeune fille de substitution, comme pour dire : « Vous avez perdu un épagneul breton ? Je peux vous proposer un croisement papillon-fox terrier très malheureux. » Jérôme exprima un étonnement. Le policier lui répondit :

« Vous êtes bien responsable d’une association d’aide ?

– Euh, oui.

– Puis-je envoyer cette personne vous voir ? Quelle est votre adresse ?

…18 rue de Courcelles… Elle demande… Paulin… Le téléphone ? Ah oui… Le 01 42 24 30 30… Je vous en prie. »

Bon sang, où peut-elle bien être ? se répétait-il inlassablement. Il pensa lui donner un nom pour mieux se concentrer. Natacha : trop slave. Denise : trop laid. Yasmina : trop voilée. Ingrid : trop blonde. Thérèse : trop vieux. Marie !

Pendant un mois, il chercha donc Marie, dont l’image s’était gravée dans sa mémoire. La vision de Marie avait été fugitive et pourtant elle le hantait. Et puis, il avait aimé ses yeux et son petit nez. Son visage n’était pas assez rond et ses cheveux trop raides, mais il se disait qu’habillée avec soin, elle présenterait très bien.

Tous les jours, aussitôt sorti de son bureau, il marchait dans les rues bondées de Paris, la tête haute et pivotante comme une tourelle Google-maps, ne négligeant aucun détail de son champ d’investigation. Il avait même annulé des déplacements professionnels importants.

De toute façon, il adorait flâner et n’avait surtout rien d’autre à faire. Les grandes randonnées ne lui faisaient jamais peur. Il aimait la solitude du coureur de fond.

Un soir, longtemps plus tard, il avançait d’un pas ferme sur les Champs-Elysées, laissant derrière lui les dernières lueurs du jour. La pluie d’hiver, serrée et implacable, avait détrempé la chaussée qui reflétait les phares de voitures coincées dans les embouteillages. Jérôme se sentait las, mais déterminé. Il avait parcouru Paris pendant des jours à la recherche de Marie, visitant les soupes populaires, le centre de Nanterre, l’Armée du Salut et les points d’aide aux sans-abri mis en place par le SAMU Social. Il avait exploré les quartiers noirs, arabes, chinois et turcs, mais la ville lui avait jeté ses malheurs et sa saleté au visage. Un souteneur et un patron de bar l’avaient passé à tabac, et deux gamins rom l’avaient volé en le laissant blessé et désorienté.

Pourtant, malgré les épreuves, il venait enfin de trouver Marie. Elle était assise dans la Galerie des Arcades, près d’une bijouterie de luxe, tenant un petit carton d’emballage sur lequel elle avait écrit « j’ai faim. Merci« . Elle n’avait pas changé, toujours crasseuse et mal vêtue, mais paraissant moins déprimée. Malheureusement, elle était accompagnée d’un type : un homme étendu de tout son long, la tête sur un sac à dos en toile verte, le corps recouvert d’un grand blouson. Ses avant-bras étaient couverts de tatouages, ses cheveux coupés ras et teints en violet, ses yeux demi-clos laissaient apparaître des rougeurs d’alcool, de drogue ou de tabac.

Qui était ce type ? Jérôme le haïssait.

Il se cacha derrière un petit mur pour les observer. Deux vigiles se dirigèrent vers eux, matraque à la main, et demandèrent à Marie et son compagnon d’évacuer les lieux privilégiés où ils indisposaient les clients. Les choses dégénérèrent rapidement, un coup de poing vola, suivi du choc sourd d’une matraque.

Des passants se pressèrent, attirés par l’agitation qui s’était emparée de la rue. Soudain, un éclair métallique illumina l’air, la lame d’un couteau scintilla sous la lumière des réverbères. Des cris de femmes résonnèrent. Elles étaient venues pour assouvir leur curiosité, leur conversation à la maison n’en serait que plus passionnante. Le patron d’un magasin sortit pour évaluer la situation. Il observa la scène avec appréhension et soupira brièvement avant de se précipiter vers son comptoir. Il contacta certainement les autorités du quartier.

Si Jérôme ne faisait rien immédiatement, Marie serait arrêtée et il devrait tout recommencer. L’angoisse d’une telle éventualité lui noua la gorge. Marie s’était adossée contre un pilier, impassible face aux événements. Elle voulait simplement éviter de se faire agresser. Le loulou, quant à lui, faisait face à la foule. Un des vigiles avait la main ensanglantée. Jérôme contourna le pilier et saisit le bras de Marie. Elle se dégagea vivement, mais il l’attrapa par les cheveux et lui murmura: « Vite, par ici« . Elle le regarda avec hostilité et interrogations, furieuse d’avoir été agrippée par sa tignasse. Jérôme lui répéta: « Vite« . Il imaginait une fuite effrénée à travers les allées de la galerie et les escaliers roulants. Elle lui aurait serré la main comme une enfant apeurée.

« T’es con ou quoi? » Cette phrase le rappela rapidement à la réalité.

Le compagnon de Marie vit que le cercle se resserrait autour de lui. Il cracha à la figure d’un quinquagénaire et s’enfuit vers les Champs-Élysées, en direction de l’Arc de Triomphe. Quelques téméraires se lancèrent à sa poursuite tandis que la voiture de police, arrivée sur les lieux, filait vers le gibier, en suivant la meute qui s’était formée.

Les badauds, après quelques échanges verbaux sur la délinquance, le chômage, la société permissive et les voyous, se dispersèrent rapidement, chacun réfléchissant aux conséquences éventuelles d’une convocation à témoigner. Les heures d’attente, l’atmosphère administrative et suspicieuse, et la possibilité d’une re-convocation ultérieure devant les tribunaux étaient autant d’obstacles que personne ne souhaitait affronter. Pendant ce temps, Marie attendait seule dans son coin, perdue dans ses pensées et complètement oubliée.

Finalement, elle ramassa son baluchon et sa pancarte, et s’éloigna lentement, traînant ses sandales sur le sol. Soudain, quelqu’un cria: « Eh! La fille se sauve..« . La foule se figea, prête à assister à un autre moment de vie grandiose. Leurs regards étaient vengeurs et menaçants. « Ils vont me la tondre ou me la lyncher !! « , pensa Jérôme, terrifié.

Pris de tous les culots, il exhiba sa carte du Racing (Il n’avait que ça sous la main) et leur dit fermement:  » Police!, je m’en occupe ». Il saisit le poignet de Marie et l’entraîna résolument hors du passage, cherchant des yeux une solution de secours. C’est alors qu’il aperçut un taxi. Sans hésiter, il la poussa vivement à l’intérieur. « Commissariat du IVème, Boulevard Bourdon« , ordonna-t-il. Il aurait aimé dire : « Quai des Orfèvres« . Mais ils avaient déménagé. Néanmoins, un frisson avait parcouru sa colonne vertébrale.

Dans la voiture, Marie était figée. Son regard vide et humide laissait transparaître un profond état de confusion. Elle se frottait machinalement le genou, marqué par la poussée de Jérôme lorsqu’il l’avait précipitamment jetée dans le taxi. L’air était saturé d’une odeur nauséabonde, mélange d’urine, d’éther et de sueur. Le chauffeur, faisant preuve d’une curiosité malvenue, se tourna vers Jérôme et s’enquit de la raison de leur course.

« Qu’est-ce qu’elle a fait ? Vous savez, je n’aime pas trop jouer les paniers à salade ! », interrogea-t-il.

Jérôme ne répondit pas directement, se contentant de donner l’adresse de leur destination : « Déposez-nous plutôt 18 rue des Francs Bourgeois ! »

Le chauffeur persista dans sa curiosité, poursuivant :

« Vous savez, sauf votre respect, la police et les chauffeurs de taxi, à Paris, ne font pas bon ménage. Tenez, pas plus tard que vendredi dernier… »

Les divagations s’interrompirent devant le domicile de Jérôme. Il ne laissa pas de pourboire. Afin de mettre en pratique le vieil adage qu’il venait tout juste d’inventer : « Pour éviter les ennuis, évitez votre concierge ! « , il décida d’entrer par l’immeuble voisin qui donnait sur la même cour intérieure. Dans l’obscurité du couloir étroit et tortueux, il emmena Marie sans un mot, qui le suivait cette fois-ci sans résistance.

Au niveau de l’entresol, la fenêtre était coincée et Jérôme avait dû la forcer pour qu’elle s’ouvre. Il aida Marie à passer à travers et ils atterrirent enfin dans une cour pavée. Ils passèrent par le local à poubelles et commencèrent à monter l’escalier. Ils marchaient à pas feutrés. Jérôme se sentait un gamin de seize ans qui emmènerait sa petite amie se faire embrasser dans la chambre de ses parents. Il jeta un coup d’œil à Marie : de près, elle n’avait pas l’allure ni le physique pour faire damner un saint.

Avec soin, il tourna deux fois la clé. Ils étaient en sécurité !

Marie, quant à elle, serrait son sac contre sa poitrine. Son visage s’empourpra et elle émit un cri rauque et sauvage.

« Ne vous inquiétez pas ! Vous êtes chez moi et vous êtes en sécurité ici. Je vous expliquerai tout plus tard. Voulez-vous quelque chose à boire ?.. », dit Jérôme en essayant de la rassurer.

Elle baissa la tête et ses cheveux lui recouvrirent presque entièrement le visage. Marie se laissa tomber sur le canapé.