ECLAIR, LE CHEVAL DE COURSE

Jeremy habitait Canterbury dans le sud Est de l’Angleterre. Sa maman l’emmenait tous les samedis faire du cheval à Chartham, à moins de 20 minutes de route. Le haras était très grand. On y élevait et dressait tout type de chevaux : des chevaux de course rapides puissants et fragiles, des chevaux d’obstacles obéissant avec des jambes solides (pour un cheval, on ne dit pas des pattes mais des jambes, comme pour les humains), des chevaux de promenade calmes, lourds, capables de sortir de l’écurie et d’y retourner tout seul.

Jérémy allait avoir bientôt 12 ans et se préparait aux examens équestres de niveau 3. Tout le monde s’accordait à dire que c’était un bon cavalier.

Un jour qu’il se laissait conduire vers sa leçon, il vit au loin dans la belle campagne anglaise trois chevaux laissés à l’abandon dans un enclos. Le lieu n’avait quasiment plus d’herbe. Les chevaux étaient couverts de boue. Leurs crinières étaient longues et emmêlées. Leur ventre gonflé.

« Maman, ralentis ! ralentis ! »

La Range Rover passa lentement devant les animaux. Jérémy crut déceler de la tristesse dans leur regard. L’un d’eux parut supplier Jérémy de lui venir en aide.

« Maman, ils sont à qui ces chevaux ?

  • Aucune idée, mon amour. Je me renseignerai. »

Jérémy eut du mal à se concentrer pendant sa leçon. Le moniteur le remarqua et lui demanda d’être plus appliqué, car il est très dangereux de tomber de cheval.

Le soir, Jérémy rentra son cheval dans sa stalle après lui avoir lavé les sabots et le bas des jambes, de lui avoir enlevé la sueur avec une serviette et brossé longuement les poils jusqu’à les rendre brillants comme de la soie. Il alla rejoindre sa maman.

« J’ai demandé pour les trois chevaux. Ils appartiennent tout simplement au Haras. Les chevaux n’ont pas réussi les tests de sélection et ne rentrent dans aucune des catégories habituelles.

  • Que vont-ils devenir ?
  • …. »

La maman ne répondit pas.

« Que veux-tu manger ce soir ?

  • Que vont-ils devenir, répéta Jérémy
  • Ils vont être envoyés bientôt à l’abattoir.
  • C’est affreux !
  • Que veux-tu que l’on en fasse. Entretenir un cheval coûte cher. »

Jérémy fut très triste durant tout le week-end. Il trouvait très injuste de devoir se séparer ainsi d’animaux qui ne demandaient qu’à vivre dans la Nature.

Dès le lundi, il en parla à son grand ami Paul durant la récréation.

« Que peut-on faire ?

  • J’ai une idée, répondit Paul. Le haras est seulement à 5 miles de la maison. Mon grand-père a des prairies dans lesquelles il ne va jamais, à Tonford Lake entre Chartham et Canterbury. Nous allons libérer les chevaux et les conduire dans les champs de mon Papi.
  • Tu es génial ! Mais il faut faire vite.
  • Je te propose de dire que mercredi soir tu vas passer la soirée chez moi, et moi je dirai que je vais passer la nuit chez toi. J’espère seulement que les parents n’en parleront pas. »

Les deux amis se retrouvèrent à 7h00 du soir à mi chemin de leurs deux domiciles. Ils marchèrent de bons pas pendant presque une heure et demie. Ils ne croisèrent personne. Ils se guidaient avec une lampe de poche et le GPS du téléphone de Paul. Quand ils arrivèrent devant la barrière de l’enclos, un seul cheval vint vers eux lentement en hochant la tête. Jérémy lui enfila une bride avec des œillères pour qu’il n’ait pas peur d’un nouvel environnement. Ils essayèrent  d’attraper les deux autres animaux. Impossible. A chaque fois, les chevaux s’enfuyaient au fin fond du champ ; et le temps passait.

Paul et Jérémy se résignèrent donc à ne repartir qu’avec un seul cheval.

« Sauver un cheval, c’est déjà bien ! »

Ils empruntèrent le chemin qui menait vers de lac. Il guidait le cheval qui se laissait faire. Il était sale mais il paraissait beau, élancé, musclé. Pourquoi avait-il été réformé ? Paul remarqua qu’il boitait un peu. Voilà, c’était un cheval boiteux ! Si on ne sait pas pourquoi il boite, personne n’en veut.

Il s arrivèrent près de la propriété du grand-père de Paul. Il y avait une immense prairie avec des herbes hautes. Une petite rivière pour s’abreuver, coulait vers le lac Tonford. L’endroit était reculé. Seuls quelques randonneurs sillonnaient ces chemins. Personne ne fera attention à ce cheval dans la campagne.

Les deux amis choisirent d’aller coucher chez Jérémy. La maison était plus grande, sa chambre était au rez-de-chaussée, loin de celle des parents qui était au premier étage et l’on pouvait passer par la fenêtre que Jérémy avait laissée entrouverte. Ils s’allongèrent s’endormirent aussitôt tout habillés !

Au petit matin, Paul repassa par la fenêtre pour aller à l’école tandis que Jérémy, les yeux tout rougi par la fatigue mangea mécaniquement ses deux saucisses, son œuf et ses haricots rouges. Il but son verre de jus d’orange.

« Tu n’es pas très bavard ce matin, lui fit remarquer sa maman. Je croyais que tu avais été jouer et dormir chez Paul ?

  • Je suis rentré car le chien de Paul faisait trop de bruit. Je n’arrivais pas à dormir. Je suis passé par la fenêtre.
  • Et bien bravo ! en pleine nuit ! Ne recommence plus jamais à te promener la nuit tout seul dans la ville.
  • Oui, maman. »

Heureusement qu’il avait raconté une histoire plausible, car bien entendu le voisin crut bon de dire qu’il avait vu la silhouette de Jérémy, peut-être deux silhouettes?, passer par la fenêtre à deux heures du matin.

« Je sais !, répondit sèchement la maman qui détestait les commérages et les délateurs. »

Le terrain où se trouvait désormais le cheval était encadré par l’autoroute A2, la voie de chemin de fer et une immense rangée d’arbres qui le séparait du bourg de Hambrook Marshes. Il fallait à Jérémy 45 minutes pour parcourir les 2 miles depuis chez lui. C’était faisable avec beaucoup de renoncements : arrêter le foot le soir avec les copains, oublier la Switch, faire ses devoirs le mieux et surtout le plus rapidement possible. Mais Jérémy décida qu’il allait réparer l’injustice qui avait frappé son cheval.

Son ami Paul avait mis dans le secret son grand-père qui avait souri de cet enlèvement de cheval. Lui aussi désapprouvait l’idée que cette pauvre bête puisse terminer sa vie dans un abattoir. Il donna à Jérémy les clés d’un petit local dans lequel Jérémy stocka une couverture, une selle, une bride et du matériel récupéré au haras pour soigner son cheval Ainsi presque tous les jours. Jérémy faisait le trajet avec des friandises et quelques grains pour améliorer l’ordinaire et surtout favoriser la musculature de l’animal.

Il montait le cheval régulièrement. Il était puissant, élancé, courageux mais il boitait. Une complicité s’était nouée entre le cheval et le garçon. Le cheval sentait, savait que Jérémy l’avait sauvé et que c’était plus qu’un cavalier, c’était son ami !

Il fallut du temps avant que Jérémy ne lui donne un nom. Il avait peur que le haras découvre son vol et vienne récupérer l’animal. Au haras, la disparition du cheval n’avait pas créée de véritable émotion ; de toute évidence, il s’agissait d’un vol ; mais pour quel motif ? et la valeur du cheval était très faible : celle de la viande.

Alors Jérémy décida de l’appeler Eclair, car il était persuadé que son cheval serait le plus rapide de tous.

Un jour, il décida d’inspecter la jambe arrière gauche de l’animal. Il s’installa tranquillement sur un tabouret, souleva la jambe et passa une lampe puissante. Il tâta les articulations, le jarret, il examina le sabot. Rien d’évident, ni de visible. Avec son doigt, il inspecta l’intérieur du sabot. Il sentit une toute petite boule. Eclair réagit brusquement lorsque Jérémy appuya dessus.

A l’évidence Eclair avait une infection chronique. Jérémy demanda au vétérinaire du haras de lui prêter une pommade antibiotique, qui la lui donna sans poser trop de question car Jérémy avait prétendu que c’était la responsable de l’écurie qui l’envoyait..  C’était un petit mensonge !

Pendant plusieurs jours, Jérémy mit son cheval au repos, lui fit des bains d’eau chaude et lui passa chaque jour la pommade du vétérinaire. Eclair, d’habitude si nerveux, se laissait faire. Il avait confiance en son nouveau propriétaire. Et Jérémy vérifiait si la boule était toujours là. Ce fut long. Très long. Et puis un jour, il sentit que la chair en arrière du sabot s’était ramollie. Eclair posait désormais la jambe sans douleur. Il hennissait de joie !

Après quelques mois, Eclair avait encore bien grandi. L’entrainement de Jérémy l’avait bien musclé. Jérémy avait de très bonnes notes à l’école, car il faisait tout pour que ses parents et ses professeurs le laissent tranquilles et libres de ses mouvements.

Il faisait des courses folles avec son cheval. Il chronométrait les temps de courses autour du champ et améliorait de fois en fois son record.

Le 23 Avril, à l’hippodrome de Sandown Park, il y avait une course réservée, en ce jour de la Saint-Georges, aux jeunes chevaux qui n’avaient jamais fait de compétitions. Jérémy et Eclair se sentaient prêts. Mais comment s’y rendre ?

Il fallait en parler aux parents !

« Maman, Papa j’ai un secret à vous dire.

– Un secret ? Rien de grave ?

– Non. Euh… Comment dire. Euh…

 –  Vas-y, dis-nous !

– Et bien j’ai un cheval de course. Je l’ai sauvé de la mort. Je l’ai soigné. Je l’ai entrainé. Il est à moi. Voilà. »

Il y eut un long silence. Puis les parents dirent en se regardant, l’air complice :

« Nous le savons depuis longtemps. Le grand-père de Paul nous avait prévenus. Un jour nous t’avons même suivi. Il est très beau ton cheval. Et puis tu travaillais tellement bien à l’école, tu étais tellement heureux, que nous t’avons laissé faire.»

Jérémy était soulagé de ne pas se faire disputer, mais il était furieux que ses parents aient fait semblant de ne pas savoir. Il était en colère contre le grand-père de Paul qui avait promis de ne rien dire. On ne peut pas faire confiance aux adultes.

Quand il expliqua, qu’il voulait participer à la course de la Saint-Georges, ses parents furent plus que dubitatifs. Ils réfléchirent et dirent : « Ok, nous verrons bien. De toute façon, Eclair devra retourner au Haras. Il ne peut vivre seul dans un enclos. Tu vas partir en vacances, faire des études, voyager avec nous. Mais nous allons prouver aux gens du haras qu’ils s’étaient sérieusement trompé. Et que l’on ne mange pas de cheval. Point. »

Ils louèrent un van à chevaux et inscrivirent le cheval dans la troisième course ; ils mentirent sur l’âge de Jérémy. De toute façon les jockeys sont de petite taille. « Avec la toque et des lunettes personne ne devinera tes douze ans. »

Le jour de la Saint-Georges, les gradins de l’hippodrome étaient remplis d’une foule heureuse de lal reprise de la saison des courses de galop. Les patrons du Haras de Chartham saluèrent les parents de Jérémy :

« Que faites-vous ici ? Si loin de Canterbury ?

– nous venons nous amuser et parier.

– Jérémy n’est pas avec vous ?

– Non. Il est très enrhumé en ce moment. Et vous ?

– Eh bien, nous présentons aujourd’hui cinq chevaux. Des cracks. Des bêtes que nous avons sélectionnées et entrainées avec soin. Ils sont imbattables. Vous verrez, ils vont tout gagner, parce que nous sommes les meilleurs.

– Bonne chance »

Cette arrogance énerva profondément la Maman de Jérémy.

Le papa alla rejoindre son fils pour préparer le cheval dans la troisième course. Le paddock était en pleine effervescence et personne ne faisait attention à Jérémy. La cote des paris sur la tête d’Eclair était énorme : 112 contre 1. Le propriétaire était un particulier inconnu, le jockey n’avait jamais été cité. Bref aucune chance , pensait-on.

« J’ai confiance en toi et Eclair Jérémy. Je vais parier sur vous. »

Il y eut la pesée du cavalier et de sa selle, le tour des chevaux devant les spectateurs avant d’entrer sur la piste. Eclair était très nerveux. Jérémy caressait l’encolure de son cheval pour le rassurer. La foule criait. Jérémy tentait de rester calme mais son cœur battait.

La course était réservée aux jeunes chevaux de deux ans sur une courte distance de 1200m. Un sprint. Comme pour un coureur humain de 100m : partir vite, accélérer et terminer encore plus vite. Sans se blesser.

Le cheval fut conduit par un lad jusqu’aux stalles de départ, puis poussé à rentrer dans cet emplacement exigu. Jérémy embrassa son cheval. Il lui murmura à l’oreille quelques mots sur les mois qu’ils avaient passé ensemble. Pour qu’Eclair soit définitivement sauvé, il fallait qu’il gagne. Le cheval secoua la tête. Il avait compris.

Les portes s’ouvrirent brutalement. Eclair fut très surpris et entra en piste avec un léger retard. Mais une course de 1200m, ne dure qu’une minute et trente secondes. Il y avait devant lui une vingtaine de chevaux serrés les uns contre les autres. Comment passer ? Jérémy décida de contourner par l’extérieur tous les chevaux dans le premier virage. Cela augmente la distance et fait tourner plus le cheval. Mais Eclair poussa sa pointe de vitesse, doubla ses congénères et rattrapa les chevaux qui occupaient la tête de la course. Il y avait deux chevaux du haras de Chartham qui se détachaient largement, poussés par les coups de cravaches des jockeys.

Jérémy dit à Eclair : « Je te laisse. Vas-y ! Gagne ! »

Eclair accéléra et passa la ligne en vainqueur, sous les applaudissements de la foule. Tout le monde avait perdu son pari mais ils avaient vu naître un grand champion. Tout le monde avait perdu, sauf le papa de Jérémy qui avait misé gros sur son fils. Les responsables du haras de Chartham étaient eux complètement dépités. L’un deux dit :

«  Il ressemble au cheval qu’on nous a volé !

– impossible, c’était un cheval boiteux, incapable  de courir correctement. »

On s’approcha du cheval et du jockey, on les congratulait, demandait d’où ils venaient. Jérémy gardait la tête baissée. Seul le papa répondait.

Jérémy était fier. Eclair était heureux : il savait qu’il sera un  futur grand cheval de course. Lui qu’on avait voulu vendre à un abattoir.

Quelques jours plus tard, les parents de Jérémy allèrent au haras et racontèrent toute l’histoire. Le haras accepta bien évidemment de reprendre le cheval, sans faire de procès, tout contents d’hériter d’un champion. La seule condition était que Jérémy puisse venir monter Eclair quand il le souhaitait.

Jérémy grandit et au bout de quelques années leurs chemins se séparèrent.

Mais ils restèrent des amis pour la vie.