Sans Remords
Auteur : Pascal Devilly
Prologue
Au cœur de la foule pressée émergeant de la station de métro Rambuteau, une jeune femme attrapa brutalement le bras d’un passant :
« Tu veux coucher avec moi ?
– Pardon, mademoiselle ? »
Jérôme marmonna cette réponse, avec la gêne de l’homme prude que l’on importune avec une proposition inconvenante.
« 50€ ! » répliqua-t-elle.
Il se dégagea vivement de son emprise et poursuivit son chemin, convaincu qu’il avait eu affaire avec une folle-dingue-nympho-pute, au choix.
Après cent mètres, Jérôme se rendit compte qu’il ne se souvenait même pas de son visage. Il ne gardait en mémoire que ses yeux perçants et implorants, d’un gris-vert envoûtant. Il se retourna pour observer cette frêle créature, qui abordait chaque homme avec la même requête, comme si sa vie en dépendait. Le refus, qu’il soit brutal ou poli, semblait la faire reculer, la déstabilisant comme si elle tombait en arrière, plongeant dans un dernier évanouissement.
Ses cheveux noirs, longs et sales, séparés par une raie mal tracée, retombaient sur ses épaules affaissées. Elle baissait constamment la tête. Ses espadrilles plates lui donnaient une allure de canard maladroit. Un pull-over noir épousait ses formes, mais la saleté qui l’entourait la rendait peu attirante. Jérôme poursuivit sa route.
Plusieurs jours s’écoulèrent ; l’image de cette jeune femme obsédait Jérôme. Elle représentait un mystère, une énigme qui le tourmentait : quelle histoire avait-elle vécue pour se retrouver ainsi ? Il se souvenait de ses yeux profonds et tristes. Elle semblait perdue et désespérée.
Subitement, Jérôme ressentit le besoin de la retrouver et peut-être de l’aider, voire de la recueillir, comme on le ferait avec un vieux chien mouillé et malade que tout le monde rejette.
Il était déterminé à la trouver.
À 22 heures, Jérôme écoutait les dernières informations à la radio, avant de s’habiller chaudement. Dans la salle de bain, il se prépara soigneusement, s’aspergea d’eau de toilette et réajusta son col de chemise. Une demi-heure plus tard, il se tenait devant la bouche de métro Rambuteau. Le vent piquant balayait les feuilles mortes et les papiers gras sur le trottoir, tandis qu’un rat furtif surgit et disparut aussi vite. Des groupes de Parisiens, enveloppés dans des manteaux sombres, allaient et venaient entre les cinémas, les cafés et les restaurants. Mais elle n’était plus là. Il se lança dans un quadrillage systématique des rues environnantes, étroites et mal éclairées. Jérôme ouvrait une à une les portes des bars, scrutait chaque salle et fouinait dans les recoins d’immeubles, cherchant à la surprendre recroquevillée au-dessus d’une bouche d’aération. Plus tard dans la nuit, sa démarche devint plus saccadée, ses demandes plus agressives et les regards des patrons plus suspicieux. Dans une boîte de nuit, le garçon le raccompagna brutalement à la porte. Il grelottait de colère ou de froid; des larmes de rhume perlaient au coin de ses yeux; ses mains tremblaient d’engourdissement. Rentré chez lui, Jérôme se lava, se frotta et se savonna sous une douche brûlante : il était encore seul ce soir.
La nuit fut longue et sans sommeil. À cinq heures, Jérôme se servit un thé fort et se mit devant son écran pour rechercher les adresses des commissariats des arrondissements du centre de Paris. Dès son arrivée au bureau, il entreprit son exploration :
« Bonjour, je suis le président de l’Association des Familles en Détresse, rue de Courcelles dans le XVIIème. Je suis à la recherche d’une jeune fille qui s’est réfugiée cette semaine dans notre centre et qui l’a brusquement quitté deux heures plus tard. Son état dépressif extrême m’avait énormément inquiété. N’auriez-vous pas, ces deux derniers jours, eu à l’interpeller ou à intervenir dans le cadre d’un accident ? Elle a 20-22 ans, mesure environ 1m70/1m75, des yeux verts et des longs cheveux noirs. Le soir où elle est venue chez nous, elle portait un pantalon marron, un pull-over noir et des espadrilles. »
– …
– Non, monsieur, malheureusement elle ne nous a pas laissé son nom.
– …
– Ce signalement ne vous dit rien. Ce n’est pas grave. Merci. »
Il répétait inlassablement cette histoire qui n’étonnait personne. Il y avait bien des naufragées de la vie : des toxicomanes, des alcooliques, des voleuses, des criminelles, des malades… mais pas la sienne. Lorsque Jérôme appela le commissariat du IXème arrondissement, le préposé lui proposa une jeune fille de substitution, comme pour dire : « Vous avez perdu un épagneul breton ? Je peux vous proposer un croisement papillon-fox terrier très malheureux. » Jérôme exprima un étonnement. Le policier lui répondit :
« Vous êtes bien responsable d’une association d’aide ?
– Euh, oui.
– Puis-je envoyer cette personne vous voir ? Quelle est votre adresse ?
…18 rue de Courcelles… Elle demande… Paulin… Le téléphone ? Ah oui… Le 01 42 24 30 30… Je vous en prie. »
Bon sang, où peut-elle bien être ? se répétait-il inlassablement. Il pensa lui donner un nom pour mieux se concentrer. Natacha : trop slave. Denise : trop laid. Yasmina : trop voilée. Ingrid : trop blonde. Thérèse : trop vieux. Marie !
Pendant un mois, il chercha donc Marie, dont l’image s’était gravée dans sa mémoire. La vision de Marie avait été fugitive et pourtant elle le hantait. Et puis, il avait aimé ses yeux et son petit nez. Son visage n’était pas assez rond et ses cheveux trop raides, mais il se disait qu’habillée avec soin, elle présenterait très bien.
Tous les jours, aussitôt sorti de son bureau, il marchait dans les rues bondées de Paris, la tête haute et pivotante comme une tourelle Google-maps, ne négligeant aucun détail de son champ d’investigation. Il avait même annulé des déplacements professionnels importants.
De toute façon, il adorait flâner et n’avait surtout rien d’autre à faire. Les grandes randonnées ne lui faisaient jamais peur. Il aimait la solitude du coureur de fond.
Un soir, longtemps plus tard, il avançait d’un pas ferme sur les Champs-Elysées, laissant derrière lui les dernières lueurs du jour. La pluie d’hiver, serrée et implacable, avait détrempé la chaussée qui reflétait les phares de voitures coincées dans les embouteillages. Jérôme se sentait las, mais déterminé. Il avait parcouru Paris pendant des jours à la recherche de Marie, visitant les soupes populaires, le centre de Nanterre, l’Armée du Salut et les points d’aide aux sans-abri mis en place par le SAMU Social. Il avait exploré les quartiers noirs, arabes, chinois et turcs, mais la ville lui avait jeté ses malheurs et sa saleté au visage. Un souteneur et un patron de bar l’avaient passé à tabac, et deux gamins rom l’avaient volé en le laissant blessé et désorienté.
Pourtant, malgré les épreuves, il venait enfin de trouver Marie. Elle était assise dans la Galerie des Arcades, près d’une bijouterie de luxe, tenant un petit carton d’emballage sur lequel elle avait écrit « j’ai faim. Merci« . Elle n’avait pas changé, toujours crasseuse et mal vêtue, mais paraissant moins déprimée. Malheureusement, elle était accompagnée d’un type : un homme étendu de tout son long, la tête sur un sac à dos en toile verte, le corps recouvert d’un grand blouson. Ses avant-bras étaient couverts de tatouages, ses cheveux coupés ras et teints en violet, ses yeux demi-clos laissaient apparaître des rougeurs d’alcool, de drogue ou de tabac.
Qui était ce type ? Jérôme le haïssait.
Il se cacha derrière un petit mur pour les observer. Deux vigiles se dirigèrent vers eux, matraque à la main, et demandèrent à Marie et son compagnon d’évacuer les lieux privilégiés où ils indisposaient les clients. Les choses dégénérèrent rapidement, un coup de poing vola, suivi du choc sourd d’une matraque.
Des passants se pressèrent, attirés par l’agitation qui s’était emparée de la rue. Soudain, un éclair métallique illumina l’air, la lame d’un couteau scintilla sous la lumière des réverbères. Des cris de femmes résonnèrent. Elles étaient venues pour assouvir leur curiosité, leur conversation à la maison n’en serait que plus passionnante. Le patron d’un magasin sortit pour évaluer la situation. Il observa la scène avec appréhension et soupira brièvement avant de se précipiter vers son comptoir. Il contacta certainement les autorités du quartier.
Si Jérôme ne faisait rien immédiatement, Marie serait arrêtée et il devrait tout recommencer. L’angoisse d’une telle éventualité lui noua la gorge. Marie s’était adossée contre un pilier, impassible face aux événements. Elle voulait simplement éviter de se faire agresser. Le loulou, quant à lui, faisait face à la foule. Un des vigiles avait la main ensanglantée. Jérôme contourna le pilier et saisit le bras de Marie. Elle se dégagea vivement, mais il l’attrapa par les cheveux et lui murmura: « Vite, par ici« . Elle le regarda avec hostilité et interrogations, furieuse d’avoir été agrippée par sa tignasse. Jérôme lui répéta: « Vite« . Il imaginait une fuite effrénée à travers les allées de la galerie et les escaliers roulants. Elle lui aurait serré la main comme une enfant apeurée.
« T’es con ou quoi? » Cette phrase le rappela rapidement à la réalité.
Le compagnon de Marie vit que le cercle se resserrait autour de lui. Il cracha à la figure d’un quinquagénaire et s’enfuit vers les Champs-Élysées, en direction de l’Arc de Triomphe. Quelques téméraires se lancèrent à sa poursuite tandis que la voiture de police, arrivée sur les lieux, filait vers le gibier, en suivant la meute qui s’était formée.
Les badauds, après quelques échanges verbaux sur la délinquance, le chômage, la société permissive et les voyous, se dispersèrent rapidement, chacun réfléchissant aux conséquences éventuelles d’une convocation à témoigner. Les heures d’attente, l’atmosphère administrative et suspicieuse, et la possibilité d’une re-convocation ultérieure devant les tribunaux étaient autant d’obstacles que personne ne souhaitait affronter. Pendant ce temps, Marie attendait seule dans son coin, perdue dans ses pensées et complètement oubliée.
Finalement, elle ramassa son baluchon et sa pancarte, et s’éloigna lentement, traînant ses sandales sur le sol. Soudain, quelqu’un cria: « Eh! La fille se sauve..« . La foule se figea, prête à assister à un autre moment de vie grandiose. Leurs regards étaient vengeurs et menaçants. « Ils vont me la tondre ou me la lyncher !! « , pensa Jérôme, terrifié.
Pris de tous les culots, il exhiba sa carte du Racing (Il n’avait que ça sous la main) et leur dit fermement: » Police!, je m’en occupe ». Il saisit le poignet de Marie et l’entraîna résolument hors du passage, cherchant des yeux une solution de secours. C’est alors qu’il aperçut un taxi. Sans hésiter, il la poussa vivement à l’intérieur. « Commissariat du IVème, Boulevard Bourdon« , ordonna-t-il. Il aurait aimé dire : « Quai des Orfèvres« . Mais ils avaient déménagé. Néanmoins, un frisson avait parcouru sa colonne vertébrale.
Dans la voiture, Marie était figée. Son regard vide et humide laissait transparaître un profond état de confusion. Elle se frottait machinalement le genou, marqué par la poussée de Jérôme lorsqu’il l’avait précipitamment jetée dans le taxi. L’air était saturé d’une odeur nauséabonde, mélange d’urine, d’éther et de sueur. Le chauffeur, faisant preuve d’une curiosité malvenue, se tourna vers Jérôme et s’enquit de la raison de leur course.
« Qu’est-ce qu’elle a fait ? Vous savez, je n’aime pas trop jouer les paniers à salade ! », interrogea-t-il.
Jérôme ne répondit pas directement, se contentant de donner l’adresse de leur destination : « Déposez-nous plutôt 18 rue des Francs Bourgeois ! »
Le chauffeur persista dans sa curiosité, poursuivant :
« Vous savez, sauf votre respect, la police et les chauffeurs de taxi, à Paris, ne font pas bon ménage. Tenez, pas plus tard que vendredi dernier… »
Les divagations s’interrompirent devant le domicile de Jérôme. Il ne laissa pas de pourboire. Afin de mettre en pratique le vieil adage qu’il venait tout juste d’inventer : « Pour éviter les ennuis, évitez votre concierge ! « , il décida d’entrer par l’immeuble voisin qui donnait sur la même cour intérieure. Dans l’obscurité du couloir étroit et tortueux, il emmena Marie sans un mot, qui le suivait cette fois-ci sans résistance.
Au niveau de l’entresol, la fenêtre était coincée et Jérôme avait dû la forcer pour qu’elle s’ouvre. Il aida Marie à passer à travers et ils atterrirent enfin dans une cour pavée. Ils passèrent par le local à poubelles et commencèrent à monter l’escalier. Ils marchaient à pas feutrés. Jérôme se sentait un gamin de seize ans qui emmènerait sa petite amie se faire embrasser dans la chambre de ses parents. Il jeta un coup d’œil à Marie : de près, elle n’avait pas l’allure ni le physique pour faire damner un saint.
Avec soin, il tourna deux fois la clé. Ils étaient en sécurité !
Marie, quant à elle, serrait son sac contre sa poitrine. Son visage s’empourpra et elle émit un cri rauque et sauvage.
« Ne vous inquiétez pas ! Vous êtes chez moi et vous êtes en sécurité ici. Je vous expliquerai tout plus tard. Voulez-vous quelque chose à boire ?.. », dit Jérôme en essayant de la rassurer.
Elle baissa la tête et ses cheveux lui recouvrirent presque entièrement le visage. Marie se laissa tomber sur le canapé.
L’histoire:
Certains utilisent l’expression « être sur un nuage » pour décrire la sensation de fièvre. Pour ma part, je me sens plutôt comme si j’étais emmêlée dans une pelote de laine rouge de mauvaise qualité. Bien que l’atmosphère soit douce, je suis prise dans ces fils enchevêtrés dont je n’arrive pas à me libérer. Je suis incapable de penser à autre chose qu’à cet état d’embarras mental.
Par curiosité, j’ose ouvrir un œil et la lumière filtre à peine, telle une persienne, laissant apparaître un monde extérieur inconnu. Mais que se passe-t-il ? Je ne suis pas chez moi ! Je me retrouve plongée dans un véritable chaos, dans un appartement inconnu. La vue qui s’offre à moi est celle d’un dessin de port de pêche sans intérêt, de livres rangés impeccablement, et d’un joli papier peint orné de petites fleurs bleues. Terra Incognita. Tout est nouveau et étrange.
Je réalise que je suis complètement dans le potage, probablement à cause d’une consommation excessive de drogue. J’ai faim et froid. Je décide donc de me replonger dans ma confusion.
Soudain, le décor change, je sais pourquoi : j’ai pensé au potage et cela m’a ramené à mes souvenirs d’enfance. Je revois mes parents attablés à Châteauroux, dans la maison familiale.
Les dîners chez mes parents étaient toujours des moments pénibles pour moi. Mon père, vêtu de son éternel complet gris et d’une cravate étroite, tendait son assiette pour recevoir sa soupe. Il prétendait ne pas savoir se servir, mais je savais que c’était seulement pour montrer qu’il était le pater familias. De temps en temps, il relevait les yeux de son repas pour lancer quelques remarques désobligeantes du genre : « Ta soupe n’est pas très chaude ! » ou « N’est-ce pas trop salé ? Il n’y a pas d’autre entrée ? » Tout cela me pesait énormément.
À table, mes parents semblaient m’ignorer, particulièrement depuis que j’avais décidé de m’habiller selon mes propres choix : un jean confortable, un pull-over ample, un piercing discret et un tatouage de fleur sur mon avant-bras. J’avais eu une dispute avec ma mère à ce sujet, le ton était monté et j’avais eu l’audace de la tutoyer pour lui montrer ma désobéissance envers une exigence aussi archaïque que de vivre en jupe. La rupture entre nous s’était rapidement installée, car j’accumulais les mauvaises attitudes aux yeux de mes parents; j’étais considérée comme une fille de rien, un fardeau que le mauvais sort avait attribué comme pénitence à une bonne famille. En tout cas, ma mère n’avait jamais compris mon adolescence. Mes peines et mes angoisses n’étaient que des états d’âme pour elle ; chez nous, on ne parlait pas de mal-être, on acceptait la vie avec courage, sans poser de questions et on se conformait aux exigences sociales, un point c’est tout !
À maintes reprises, j’avais confié à ma mère que je me sentais laide et stupide, incapable de m’aimer et terrifiée par l’existence. Depuis mes treize ans, je trimballais une imposante carcasse de plus d’un mètre soixante-dix, une pointure quarante-et-un et des cheveux lisses qui me faisaient presque pleurer. Quelques garçons m’avaient complimentée sur mes yeux. Je prenais donc grand soin d’eux, considérés comme le joyau rare de mon être et le seul élément me distinguant dans ce monde.
Notre maison était spacieuse, léguée par la mère de ma propre mère. L’argent dans notre famille avait toujours été la propriété des femmes, leur accordant un certain pouvoir sur le destin de chacun. Trouver le père idéal était sûrement l’enjeu le plus crucial. Mon père était parfait dans son rôle de rocher masculin infaillible, travailleur, sévère et trop occupé par ses affaires pour s’intéresser à la vie domestique ou contredire les décisions de ma mère.
L’escalier en bois massif sombre exhalait une odeur de cire délicieusement familière. Les pièces du rez-de-chaussée, vides et solennelles, conservaient une agréable fraîcheur en toutes saisons. Le piano du petit salon résonnait au son des exercices de Czerny de mon petit frère. Le grand cèdre qui trônait dans le jardin jetait son ombre sur la petite véranda.
Nous étions au XXIème siècle et notre vie ressemblait à un roman de Balzac. Les journées s’étiraient en une langueur étouffante, mêlée à un silence pesant, comme celui de l’ennui. Nous étions prisonniers du passé, une caricature anachronique d’une famille attachée à ses principes et ses convictions, tournant le dos à ce siècle. Entre religion, école privée et activités extérieures soigneusement choisies, notre cercle se réduisait. Nous vivions repliés sur nous-mêmes, entourés d’amis de mes parents qui leur ressemblaient trait pour trait. Jamais nous ne débattions, jamais nous ne prenions le risque d’un point de vue différent. Les événements qui agitaient notre société – mariages, homosexualité, immigration, avortement – étaient rapidement passés au crible d’un consensus scandalisé et sans appel.
Mon frère et moi ne manquions de rien. Nous profitions du chalet familial à Argentières pour faire du ski, de la maison de ma grand-mère au Cap Ferret où nous passions les deux mois d’été, avec nos cousins. Et pourtant, malgré ces privilèges, je me sentais malheureuse. Incapable de me projeter dans l’avenir, je ne savais ni rêver, ni espérer, ni vouloir. Je subissais le poids étouffant du présent, un quotidien sans musique, sans amis, sans télévision, sans action. Je pleurais souvent, me révoltant fréquemment, et me réfugiais à la moindre occasion dans le grand fauteuil de la bibliothèque, accompagnée de Mannix, notre setter anglais. Je lançais au chien : « un lapin! » et aussitôt il se mettait en position d’arrêt, les oreilles pointées, avant de ramper dans la pièce à la recherche de la plus petite odeur. Après cette vaine aventure, il me rejoignait sans rancune pour se faire caresser.
L’ambiance de la maison était lourde de silence, de formalités et d’isolement. Quand les amis de mes parents étaient là, mes frères et moi étions mis à l’écart, privés de la conversation des adultes et de toute forme de divertissement. Nous étions condamnés à des visites familiales monotones, agrémentées de baisers piquants de vieilles tantes et de bonbons.
Papa rentrait toujours tard, prétextant des consultations à son cabinet médical, situé dans une petite maison de quartier. Mais je savais que derrière cette porte, il écoutait la radio, lisait le journal et peut-être recevait des patientes pour des consultations privées.
À l’âge de dix-sept ans, la révolte m’animait. Enfant, je ressentais un profond manque affectif envers mon père. J’avais besoin de cette relation père-enfant pour apprendre à aimer, à me lier, à sentir l’odeur de la peau masculine, à me laisser emporter par des bras forts et protecteurs. Je pleurais en silence, criant intérieurement mon désespoir, souhaitant disparaître.
Ce vide, cette absence, m’avaient forgé une carapace faite de colère et de ressentiment. Je me sentais abandonnée, trahie, privée de cette figure paternelle qui aurait dû être là pour me guider, pour m’aimer, pour me rassurer. Je voyais les autres filles de mon âge se blottir dans les bras de leur père, sourire complice échangé, et j’enrageais.
Pourtant, malgré cette douleur lancinante, j’essayais de garder la tête haute. Je m’efforçais d’être forte, de ne pas me laisser submerger par les larmes. Mais parfois, la détresse était trop grande, trop écrasante, et je me laissais aller à la tristesse, pleurant en silence.
Des larmes coulent sur mes joues et mon nez coule. Je renifle, essayant de contenir mes émotions. J’ouvre les yeux pour regarder autour de moi, mais je ne reconnais pas la pièce.
Dans ce même appartement, hier soir, un type, très agité, passait et repassait devant moi. Il s’est penché sur moi et a respiré sans enthousiasme mon odeur. Que me voulait-il ? Qu’est-ce que je fais dans son salon ?
J’ai mal au cœur. J’ai mal à la tête. J’ai mal aux jambes. J’ai mal à la gorge. Je ne vais pas bien du tout. Pourtant la souffrance me rassure: mon corps est encore en vie. J’ai connu des états bien pires pendant lesquels je me mouvais comme une bactérie unicellulaire dans un liquide infectieux, sans forme, sans sentiments, excepté l’impression du dégoût de soi et de son environnement.
La drogue a de drôle d’effets; chacun les vit à sa manière. La drogue aide à faire sortir ces petites et inintéressantes poussières du fond de l’âme qu’une grande main rassemble chirurgicalement pour en faire des tas. Puis telle une pâte à modeler, le géant qui nous habite malaxe ces tas, mélange les couleurs, en fait sortir des notes de musique, puis recommence les mêmes gestes sans fin dans une ambiance où souffle un petit vent chaud qui vous enveloppe, comme un lange de nourrisson. Les muscles deviennent mous, le sexe se libère sans que je ressente la moindre excitation. Loin de tout, loin de la réalité, loin des gens, loin des problèmes. Loin. Hors du monde. Bizarre, entre douleur et plaisir. Mes amis me disent que je suis de plus en plus allumée et que je vais trop loin. Tant mieux.
Une vie de drogue, c’est « avant », « pendant », « après ». Une lancinante envie qui vous ferait faire les plus grosses conneries. Et puis au réveil, une tristesse sans nom, bourrée de remords; comment peut-on se détruire autant ?
Les visages de mes parents s’estompent. Je m’évanouis à nouveau au milieu de ma pelote de laine rouge. Je pourrais dormir ainsi des heures entières, mais sans que je le veuille vraiment, je ferme le périscope, me redresse et refais surface, cherchant machinalement une cigarette. Il faudrait que j’arrête de fumer, mais cela semble dérisoire face aux autres saloperies qui me bousillent la vie.
Le mec de la veille vient d’entrouvrir la porte du salon. Laissons faire les événements; j’ai trop froid; mes vêtements sont encore humides; j’ai un genou enflé; la galère classique des journées foireuses. Je tire profondément sur ma cigarette pour me purifier, m’emplir de cet encens rédempteur, me donner le courage nécessaire pour affronter cette nouvelle situation. Depuis le début de la semaine, Kévin et moi chantions dans les rues de Paris pour payer notre place dans le squat de la rue Nivelle ; hier soir, nous avons profité d’une bonne défonce à pas cher ; et maintenant, je trône sur un canapé style Ikea, à côté de mon sac à dos vert, dans un appartement mignon et propret avec poutres apparentes et tout. Je me souviens bien d’avoir été emmenée de force par quelqu’un dans une voiture ; je croyais que c’étaient des flics ; Kévin s’était bagarré avec un vigile dans un passage des Champs-Élysées.
Si ce salon est un commissariat, je me fais bonne sœur dans l’instant. Je tremble de partout. Le soleil pointe un bout de ses rayons par un petit velux et éclaire ma fumée de cigarette qui s’échappe en épaisses volutes abstraites. Mes mains tremblent. Dans la pièce à côté, le type téléphone à son bureau pour dire qu’il est malade et qu’il n’ira pas travailler. Je fronce les sourcils pour étudier la situation avec un maximum de discernement.
Récapitulons: le type à côté s’est fait passer pour un flic hier soir, à l’issue de la bagarre, il m’a balancée dans une voiture, et apparemment, je suis chez lui. Il veut que je reste avec lui toute la journée. Je suis tombée chez un maniaque à la Pulp Fiction qui va me trucider après d’effroyables violences. Pour peu que ce soit vraiment un flic, personne ne le poursuivra, ne me recherchera, ne me retrouvera. Ouh ! Lala ! De toute façon, ce ne sera pas pire que la gueule de bois que je me tape et que cette foutue envie matinale de me shooter dans l’instant.
« Qu’est-ce que vous prenez au petit déjeuner ? Moi, je prends du thé ; ça vous va ? » m’a-t-il demandé. Alors là, il m’a scié le mec ! Du thé et des petits gâteaux ou de la brioche. Je rêve ou ses perversions sont encore plus extrêmes et tordues. Il va m’égorger en smoking, sur un air de Rossini, le petit doigt en l’air. J’ai faim, une faim tenace qui me tenaille le ventre. Kévin et ses amis étaient divertissants, d’excellents fournisseurs de coke, et des fêtards émérites, mais ils n’avaient pas un centime pour manger. Je me redresse avec peine et m’assois tranquillement à table, avant de me jeter sans retenue sur les tartines fraîches, le lait et le thé. Un instant de répit, un moment de plaisir simple dans cette situation désespérée. Je n’écoute pas vraiment les propos du type en chemise chic, je savoure juste cette bouchée de réconfort.
L’homme, quant à lui, paraît avoir des intentions honorables, genre Armée du Salut. Il ne semble pas être un policier et veut m’offrir un refuge pour m’aider à sortir de cette situation difficile. Il me propose de prendre une douche et m’offre quelques billets pour m’aider à me remettre sur pied. Cela me semble être un bon deal.
Cependant, mes pieds me font atrocement souffrir, et j’ai besoin de retirer mes chaussures, devenues trop petites et trop humides. J’ai une ampoule énorme, et la nausée me prend soudainement. Je me mets à souhaiter un joint désespérément, pour apaiser la douleur et le malaise. Mais je suis coincée avec ce type, et je me demande comment je pourrais me procurer de la came si je suis enfermée ici.
Je commence à m’énerver, mes émotions à fleur de peau, et j’éclate en sanglots devant cet étranger qui semble dépassé par la situation. Je crie, je hurle, je suis désespérée. Le type veut m’aider. Je lui ordonne d’aller chercher des médicaments pour moi, du Néocodion et de l’élixir parégorique, qui peuvent procurer un effet similaire à la drogue à fortes doses. Avec son apparence de petit curé, il devrait réussir à en trouver.
En attendant, je me rabats sur le whisky, une boisson que je déteste, mais qui peut me procurer un soulagement temporaire. Le type me sert dans mon bol de thé, comme si c’était la solution d’urgence à tous mes problèmes. Il me regarde alors que j’ingurgite tout le contenu d’un trait. Je le fais juste pour lui faire plaisir et le voir partir rapidement.
Une autre petite cigarette, et un voile opaque tombe sur mes yeux, et je me sens partir loin de ce monde qui me tourmente. Et je replonge dans mes songes divagateurs, cherchant désespérément un calme intérieur! Parfois, je regrette les journées heureuses de mon enfance, les jeux avec mes amis, les pains au chocolat et les conversations légères qui semblent maintenant si loin.
Pourtant, lors de ma première fugue, j’avais l’impression de maîtriser ma vie. Une claque de mon père pour mon manque d’ardeur à préparer sérieusement mon bac avait suffi à me précipiter dans un train pour Paris, avec seulement trois sous en poche. Dans le compartiment, j’avais lié de nombreuses conversations, cherchant avidement à connaître les gens, à échanger nos sentiments sur la vie et l’avenir de notre société. J’étais prise d’une frénétique envie de me fondre dans la vraie humanité, celle des êtres ordinaires. Dans ma tête, des plans savamment échafaudés devaient me permettre de trouver un travail et un logement. Mais tout s’était arrêté à Austerlitz, où deux casquettes bleues m’avaient attendue, m’avaient fermement pris par le bras et enfermée dans la salle de police de la gare. Ils avaient informé mes parents que j’étais à leur disposition, avant de me soumettre à des formalités, des bruits de clavier, des leçons de morale et des menaces qui avaient fini de briser mon adolescence si triste. Mes compagnons de voyage s’étaient écartés rapidement de moi, me laissant seule et désespérée.
Je n’avais pas encore dix-huit ans lorsque je fus renvoyée chez mes parents, jetée dans les bras d’une mère en pleurs qui répétait sans cesse « je te pardonne, je te pardonne ». Mon père me toisait d’un regard plein de reproches, et le silence de la famille et des relations était insoutenable.
Il y a des silences assourdissants, ceux qui vous hurlent « faisons comme si de rien n’était ! ».
Il y a des sourires hostiles, ceux qui expriment la compassion.
Et il y a des amis à fuir, ceux qui vous offrent leur aide sous la forme d’un « parlons ensemble, cela te fera du bien ! ».
Trois mois et quatre jours après mon arrestation, c’était mon anniversaire. Je quittai la maison trois mois et quatre jours après mon arrestation, juste avant le déjeuner et le gâteau de la réconciliation, juste avant les faux baisers d’amour, juste avant le « on oublie tout ». J’avais rêvé de me faire à nouveau interpeller par les gendarmes pour leur exhiber ma carte d’identité. Je suis majeure, tra la lère… Mais personne ! Cela me rendit en fait très triste ; je compris que j’étais maintenant seule. Les suicidés sont les premiers pigeons de leur geste; ils font ça pour emmerder les autres, mais en fait, ce sont eux qui meurent et les autres qui s’en tirent.
J’avais suffisamment d’argent pour louer une petite chambre au sixième étage d’un immeuble gris dans le quartier latin, tant convoité dans mes rêves de jeunesse. Une petite chambre rue Monsieur-le-Prince. Un simple lit et quelques accessoires essentiels y trouvèrent leur place. Cependant, aveuglée par mes rancœurs, j’avais oublié qu’il me fallait mon Bac pour m’inscrire à la Fac. Comment expliquer ma situation à un proviseur moralisateur ? Comment récupérer mon dossier à Châteauroux ? Devais-je refaire une terminale ? Face à mon reflet dans le miroir, je m’en suis frappée de rage jusqu’à ce que mon visage gonfle de colère et de honte.
Puis, comme un dauphin qui remonte à la surface, je prends conscience de l’endroit où je me trouve. Il est indéniablement charmant. Après des années de galère, à errer de médiocres gourbis en minables meublés, à croiser des visages de voyous ou de fous dangereux, je sens que je peux tenter quelque chose. Mais je dois jouer fin, ma cocotte.
Je me redresse soudain, propulsée par un sursaut salvateur. Je jette un rapide coup d’œil autour de moi. Tout semble simple, banal, tranquille, civilisé, rangé. En somme, d’une normalité que j’aspire tant à retrouver, et qui me bouleverse à tel point que je frissonne d’émotion.
Le type qui m’accompagne doit être légèrement fêlé, ou mieux encore, empli de bons sentiments et de quelques pensées chevaleresques. Il est le preux soldat qui a une mission à remplir sur cette terre. Alors que je larmoyais tout à l’heure, il m’a demandé si j’avais besoin de tendresse ou d’amitié, alors que je réclamais quelque chose de plus fort pour calmer mon angoisse, quelque chose qui me fasse planer. Banane ! J’ai appris qu’il ne jure que par l’homéopathie. Vous m’imaginez avec des granules de tabacum 10CH ?
Il tarde à revenir de la pharmacie. J’entame alors un petit remue-ménage, déplaçant les coussins, renversant des verres et des vases. Je vide même une bouteille de Ricard dans l’évier, je secoue mes chaussettes pour répandre une odeur de sueur et de crasse, et m’étale de tout mon long sur le canapé. J’attends patiemment qu’il vienne constater combien mon état mérite compassion et attention.
Enfin, il arrive, chargé de petits paquets de médicaments. Il a dû ramer pour en trouver autant, le pauvre ! J’imagine même qu’il a dû faire appel à un ami médecin pour obtenir une ordonnance. Il m’explique que ce que je voulais était vieux, bourré d’effets secondaires, et qu’il faudrait que je me rende dans un centre spécialisé. Comme si je ne le savais pas déjà !
Je reste molle, complètement dans le brouillard. Il me secoue légèrement, et j’émets une plainte, un petit cri de détresse, si beau et poignant qu’il m’émeut moi-même.
Dans mon petit studio parisien, je passais la plupart de mon temps à lire. Heureusement, l’inscription à la bibliothèque municipale était gratuite, ce qui me permettait de découvrir de nouveaux auteurs et de me plonger dans des récits captivants. Malgré tout, j’avais essayé de renouer avec mes cousines parisiennes dans l’espoir d’obtenir un peu d’aide, mais en vain. Leurs réponses étaient toujours les mêmes : elles étaient sorties, occupées ou absentes. Et quand elles daignaient répondre, c’était pour me dire que je pouvais garder l’argent qu’elles m’avaient prêté si je ne « faisais plus d’histoires ». Pourtant, je ne demandais qu’un peu de soutien.
Un mois passa ainsi, entre les pages des grands philosophes et des romans à la mode… d’il y a trois ans, la bibliothèque municipale ne proposant pas les dernières nouveautés. Pourtant, avant de tout plaquer, j’avais fait une terminale littéraire et j’étais une bonne élève. Mon rêve était de devenir institutrice, d’enseigner à de petites têtes blondes attentives et curieuses. J’imaginais leur transmettre ma passion pour les mots, leur apprendre comment naissent les papillons et rythmer leur journée en sonnant la fin des classes. J’espérais instaurer un cadre propice à l’apprentissage, où le goût et l’ordre régneraient en maître.
Je m’évertuais à établir un rythme de vie stable. Chaque matin, je laissais les rayons du soleil pénétrer dans ma chambre en ne fermant pas les rideaux. La chaleur caressait mon visage et projetait sur le mur l’ombre majestueuse d’un beau kentia que j’avais acquis il y a quelque temps. Les larges feuilles du palmier, qui s’ajustaient parfaitement aux angles de la pièce, diffusaient une ambiance presque coloniale. C’était le meilleur moment de la journée, où je m’évadais en songeant aux contrées lointaines et aux explorateurs qui les traversent. Un instant fugace qui se dissipait rapidement lorsque l’astre se cachait derrière l’immeuble de la cour pour ne réapparaître que le lendemain, si les nuages le permettaient.
Je m’étirais, fatiguée d’un effort inconnu, comme si une longue journée m’attendait. Je refaisais soigneusement mon petit lit et prenais tranquillement une tasse de café bien chaud avant de vaquer à ma toilette, de faire mon marché et de passer le reste de ma journée à lire. Une radio dénichée aux puces de Montreuil m’offrait en chansons les joies de la vie ou me relayait les malheurs du monde : retraite, inflation, guerres, avions en flammes, gauche robespierrienne et droite fascisante… Je me délectais de toutes ces informations.
Je savais pourtant que cette situation ne pouvait durer longtemps, mais je faisais semblant. Les rues de Paris, balayées par la brise légère de mai, semblaient s’ouvrir à moi ; elles m’insufflaient l’insouciance, la liberté que j’avais si ardemment conquise. Je voyais cette ville comme un immense théâtre où un jour, j’allais être connue et reconnue. J’achetais les journaux du soir et parcourais les petites annonces en quête d’un emploi, mais les offres semblaient impossibles à obtenir : vendeuse – pas assez chic ; comptable – je n’y connaissais rien ; serveuse – pourquoi pas bonne ? ; secrétaire – l’handicap léger de ne pas savoir taper ni maîtriser les logiciels requis. Je me présentais à certaines agences sans conviction, attirée par les termes « agence de voyage » ou « enseignement ». Le résultat était presque comique :
« Je vous préviens, je ne sais rien faire !
– Cela tombe bien ! Nous n’avons pas besoin de vous. »
Chaque semaine, je consacrais quelques heures au baby-sitting dans le quartier. J’aimais me glisser dans le rôle de la maman pour une soirée, rangeant méticuleusement tout ce qui traînait, donnant un bain soigné au bébé et astiquant les beaux et anciens meubles jusqu’à ce qu’ils brillent. Parfois, j’aspergeais de lave-vitres la télé et les tables en verre, avant de m’installer dans le fauteuil, heureuse d’avoir accompli ma mission, pour profiter de la musique douce diffusée par leur somptueuse chaîne hi-fi. Mais je n’ai jamais reçu de félicitations en retour. « Tout s’est bien passé ? Elle dort ? Oui, madame. » Et cela ne me dérangeait pas, car je faisais tout cela pour moi.
Cependant, l’argent filait rapidement. Je lavais et relavais les mêmes vêtements, mangeais des conserves bon marché, et ne pouvais me permettre de soigner mes petits bobos. Pendant l’été, j’appréciais la chaleur qui faisait oublier la faim. Je passais du temps sur les pelouses du Trocadéro, trempant mes pieds dans les bassins pour me rafraîchir. De temps en temps, j’enseignais le français à des élèves médiocres que les parents voulaient aider ou punir. Les hommes me regardaient quand je faisais flotter mes robes légères. Quand leur attention devenait trop insistante, je lissais ma robe d’un geste qui enroulait mes fesses et la plaquais sur mes cuisses avec pudeur. Puis, le menton hautain, je les fuyais à grandes enjambées.
Depuis mon arrivée à Paris, je n’avais pas encore rencontré de garçon. Ma première fugue m’avait appris à me méfier des beaux parleurs, des gestes rapides et des fausses promesses d’amitié. À chaque fois que je m’installais à une terrasse de café, j’étais importunée par un vieux salopard, un arabe sans manières ou une lesbienne qui tentait sa chance, mais jamais par le bel Adonis des séries télévisées. J’aspirais à ce qu’on me fasse la cour, qu’on parle de mes yeux ou de mon corps, mais je devais être très sélective pour choisir le bon prétendant. C’était loin d’être simple.
L’hiver a surgi à Paris, trop tôt, sous la forme de mois froids et pluvieux. L’ennui s’est emparé de moi.
C’est cette histoire que le petit mec qui m’héberge actuellement tente de reconstituer. Je dors mal sur ce canapé inconfortable, mais je laisse le temps passer, afin de mieux comprendre ma situation et d’anticiper les événements à venir. Il s’est approché de moi, si près que j’ai senti son souffle chaud. Allait-il m’embrasser ? Non, il vérifiait simplement que j’étais toujours en vie. Poussé par la curiosité, il a fouillé dans mon sac à dos à la recherche de secrets sur ma vie : qui je suis, où je vis, qui je fréquente. Il y a trouvé des informations banales, des bouts de papier avec des numéros de téléphone dont j’ai oublié le nom des détenteurs, ainsi qu’une vieille lettre de Babette, une amie d’enfance. Je la garde non pas pour son contenu, mais comme un lien avec mon passé à Châteauroux. Il tend la main vers mon sac pour continuer son investigation, mais je grogne et me retourne sur le divan pour le menacer de me réveiller. Il ne va quand même pas compter mes petites culottes ! Il se recule rapidement et s’installe dans le fauteuil en face de moi, me détaillant de la tête aux pieds comme une bête curieuse. Je trouve cette radiographie insupportable et décide de me réveiller enfin. Fais face, ma fille ! Mais sois prudente !
Je me redresse péniblement, secouée par une quinte de toux qui me fait plier en deux. Mes cheveux emmêlés, mes articulations douloureuses et ma peau qui me pique sont autant de signes que mon corps a subi une épreuve récente. Malgré cela, je suis lucide, les idées claires, et je suis capable de mettre en ordre les événements qui m’ont menée ici. Profitant de cette brève éclaircie, j’observe attentivement mon protecteur. Je détaille chaque trait de son visage, sa taille moyenne, ses yeux marron et ses cheveux bruns, et cherche à percer sa personnalité et ses intentions. Son côté bien élevé m’inspire confiance, tandis que son regard de cocker triste suscite en moi de la compassion. Son regard fuyant me donne l’impression qu’il redoute la confrontation, tandis que ses mains fines évoquent une volonté de donner de la tendresse plutôt que des coups. J’attends avec impatience ses premières explications, mais je suis sidérée lorsque, sans crier gare, il annonce que le déjeuner est prêt. Il me parle de futilités, comme s’il me connaissait depuis toujours, alors qu’il m’a à moitié kidnappée et que je n’aie pas la moindre idée de ce qu’il veut.
Je sens son regard posé sur moi comme si j’étais une bête curieuse. Le service de table est ravissant : une porcelaine fine parsemée de petites fleurs, des verres en cristal, des serviettes à l’étoffe légère repassées au carré. Cela fait une éternité que je n’ai pas vue une telle élégance. Une odeur alléchante de cuisine familiale s’échappe de la cuisine, faisant frémir mes papilles. Une fulgurante évidence s’impose à moi : je serais rudement bien ici. Il détaille mon corps et s’attarde souvent sur mes yeux et mes seins, qui ne semblent pas le laisser indifférent.
Je pourrais facilement dire adieu à mes minables chambres d’hôtel, aux brutes des rues, aux Restos du Cœur et à la misère quotidienne. Mais je sais que cet homme va vouloir jouer les bons samaritains moralisateurs, et je ne suis pas sûre d’avoir le courage de renoncer à la drogue. Cette perspective me tord l’œsophage, c’est une impossible épreuve.
Pourtant, le rôti est si bien rôti, la chemise de mon hôte si élégante, le soleil si brillant… Tout cela mérite bien un gros effort. Pour la première fois dans ma vie d’adulte, je prends une décision mûrie, réfléchie et déterminante pour mon futur : je reste ! Mais il va falloir que je joue le jeu, son jeu. Il s’intéresse à une pauvre fille ramassée dans la rue, dont l’âme doit être sauvée ; je vais donc lui donner du Oliver Twist, et de la petite vendeuse d’allumettes.
Premier acte : j’empoigne mon couteau, je bois à grandes lampées, je mâche bruyamment et bouche ouverte, je dévore la viande et les légumes sans la moindre délectation. Je lui en mets plein la vue, à faire défaillir la première mère de famille.
Deuxième acte : je me lève précipitamment de table et pars m’écrouler en larmes sur le canapé. Pas un mot, mais des sanglots déchirants et des spasmes de désespoir qui briseraient un cœur de pierre.
Dernier acte : la scène du manque (jamais feinte malheureusement…) ; je me contorsionne, me griffe, je râle. Ces périodes de craving sont particulièrement spectaculaires, je le reconnais. Il panique et court me chercher ma dose de substitution, que j’ingurgite comme une rescapée dans un désert se ruerait sur une gourde d’eau. Fin de l’éclaircie ; bonjour la défonce.
Pendant trois jours, je lui ai joué la même pièce. L’homme était un acteur de cette représentation, oscillant entre souci, attention aux moindres signes, soulagement, panique, rôle de cuisinier, de nounou, de papa fatigué, de garçon d’étage, de tendre amoureux. Visiblement, il s’immergeait avec plaisir dans son rôle de sauveur, allant même jusqu’à s’enthousiasmer pour l’idée de m’habiller. Il m’a mesuré minutieusement pendant que je faisais semblant de dormir, et j’ai essayé de l’aider en me laissant faire, parfois même en guidant malgré moi le mètre. Je pense qu’il était vraiment accroché à cette expérience.
Cependant, malgré le fait que j’appréciais cette impression fantastique de me laisser porter, de ne plus avoir à me soucier de moi-même, de redevenir un nourrisson, je me sentais sale et irritée partout. Je rêvais d’une bonne douche, mais je ne voulais pas perturber l’image que je construisais en réclamant des sels de bain et une coupe chez Dessange.
Aujourd’hui, c’est dimanche, un dimanche banal du mois de juin. Je rêvasse devant la télévision.
Le petit homme fou, qui s’active dans la cuisine, vient vérifier si je vais bien. Je ferme immédiatement les yeux et ouvre la bouche en apnée. Puis je hoche la tête en souriant, parlant à voix haute comme une petite fille qui converse avec son amie imaginaire. Je me sens bien. J’ai envie de crier, de chanter, de me lever et danser ! Ce n’est plus la galère des squats et des trottoirs. J’aime l’odeur de cet appartement et la douceur de mon matelas. Mais je suis poisseuse, sale, berk, berk ! J’ai vomi sur moi plusieurs fois. Il faut dire que se droguer avec des médicaments n’est ni aussi efficace ni aussi agréable qu’un petit joint ou une piqûre. Mais le mec ne connaissait pas bien les filières, pire, il n’en avait jamais goûté ! Le seul séminariste de Paris, c’était pour bibi ! Bref, je suis dégoûtée pour un moment.
L’heure du déjeuner approche et les crépitements et les parfums du poulet traditionnel qui cuit dans le four me parviennent depuis la cuisine. Je me détends les muscles et attrape machinalement un vieux Paris-Match que je feuillette dans tous les sens, à la recherche des photos people qui font rêver. C’est alors que je suis surprise par les mots les plus doux que j’aie jamais entendus : à table. J’aurais eu envie de me précipiter joyeusement et avec appétit. Mais je me reprends à temps, je ferme la mine, baisse le nez et donne l’impression de malheur et de détresse qu’il attend. Il ne faut pas décevoir ses bonnes intentions ni lui donner un sentiment de réussite trop facile. Et puis, soyons lucides, je ne sais pas trop comment les choses peuvent tourner. En tout cas, le poulet est délicieux : une peau brune et croustillante, une chair fermière moelleuse à souhait et quelques frites que je mange machinalement, sans exprimer le moindre plaisir. Je me contente de donner l’impression basique de me rassasier avec ce qu’il y a.
Je me lève rapidement après le repas pour regagner mon coussin, mais il me saisit violemment le bras. Je n’ai pas daigné regarder dans sa direction pendant tout le déjeuner, mais j’ai senti son regard inquisiteur sur moi, déshabillant mon âme, glissant sur mon cuir. Il se tient en face de moi, nos yeux se croisent, et il s’attarde, visiblement appréciant la « transparence de jade » de mon unique atour. C’était une expression d’amour qui m’avait été déclarée par un petit voisin qui me faisait passer des poèmes enflammés à l’école primaire. On me l’avait souvent répété depuis lors, donc il n’était pas surprenant qu’il apprécie également mon regard. Il relâche sa pression, et ce que j’avais pris pour de la colère s’avère être une expression désorientée de quelqu’un cherchant à communiquer avec moi. Mais je ne me laisse pas faire, je me désengage et cours m’effondrer comme une masse sur le canapé.
« Il faut que je vous parle. D’où venez-vous ? Je veux vous aider, et… » commence-t-il, mais je l’interromps en lui demandant cent balles en échange de mon départ. Je décide de jouer le rôle d’une vieille pute repentie, épuisée par toutes les misères matérielles et sexuelles que j’ai subies. « Je suis fatiguée », dis-je, puis très faiblement, « très fatiguée. » Pour mettre fin à la scène, je laisse échapper un soupir que personne n’entend, puis je plonge la tête dans mes bras et sanglote doucement, avec tact et sincérité, d’une manière qui plait aux riches: une émotion digne et pas envahissante. Ma vie n’a jamais été brillante jusqu’à présent, et les larmes me viennent facilement, sans effort; il suffit que je pense à moi, à ma déchéance physique, aux passes sordides avec des salauds, à la faim, à ma jeunesse gâchée; j’ai des « motifs », comme le rappelaient les juges qui, à certains moments, se sont penchés sur la sentence légale qu’ils allaient m’infliger, en plus des punitions de la vie.
Le temps s’étirait, lent et lourd, comme un dimanche après-midi où rien ne se passe. Mon nez était plongé dans ma saleté, et je somnolais. Soudain, le bruit de l’eau coulant dans la baignoire me réveille. C’est pour moi, enfin ! Il s’approche avec détermination et me déshabille complètement, à l’exception de ma petite culotte. Je lui accorde un sourire taquin et il me pousse dans la baignoire, tandis que je laisse savon et eau courir sur ma peau, savourant chaque instant de ce bain salvateur. Mon coude frôle le sien, il est excité comme un fou. Sous la mousse, je lui laisse enlever mes derniers sous-vêtements, je me tords légèrement pour mettre en valeur ma poitrine et ma cambrure, pour lui montrer que même sale, je peux être désirable. Le bain est pour moi une purification et une renaissance, un Bénarès personnel. Après m’avoir soigneusement frottée, il me laisse reposer dans la baignoire. Quel homme remarquable ! En plus, il a posé quelques affaires sur une chaise. Je me sèche consciencieusement pour effacer toutes les traces du passé.
D’un coup d’œil dans le miroir, je vois mon corps décharné.
Je m’habille avec un chemisier blanc, un jean neuf, une paire de collants clairs et des sous-vêtements blancs avec une petite guipure charmante. Je les enfile maladroitement, fermant tous les boutons et ne défaisant pas les plis, l’air d’une personne simple. Je rejoins mon homme dans le salon avec une brosse et un peigne. Je sais que je lui ferai plaisir, encore plus que si je lui proposais une pipe ! Il me regarde, étonné et ravi par ma proposition de le laisser me coiffer. Je m’assois sur un tabouret et le laisse sécher et lisser mes cheveux. Il les brosse avec soin, prenant le temps de démêler les nœuds les plus tenaces, de les couper avec précaution, de les caresser pour en apprécier le volume et la texture. La situation est comique, je suis sur le point de rire tellement je joue les innocentes, pendant qu’il est en extase.
Ce n’est pas vrai », m’exclamai-je intérieurement. « Il est en train de me faire une tresse ! Une tresse ! ». Je sens un énorme fou rire monter en moi, mon ventre se contractant tellement que j’en fais pipi. Dans une précipitation honteuse, je me lève pour m’enfermer dans les toilettes et retrouver mon calme. Quand je reviens, il termine son œuvre et rabat ma tresse sur le sommet de mon crâne, l’enroulant à la Gretchen. Il me demande alors de me lever et admire mon élégance, s’assurant que je lui plais malgré le peu de soin que j’avais pris pour m’habiller.
Nous nous installons en silence devant un téléfilm, lui respirant mon odeur de savon parfum lavande. Il tente de prendre des poses décontractées, comme si la situation était parfaitement naturelle, ou que nous nous connaissions depuis vingt ans. Mais je garde le cou vissé sur le petit écran, faisant tout pour éviter son regard. La soirée passe autour d’un plateau repas de charcuterie, camembert et d’un verre de vin.
J’attendais avec fatalité, ou plutôt comme une évidence admissible, qu’il tente de m’embrasser et de coucher avec moi. Mais rien. Il se contente de m’installer sur le canapé avec des draps bien propres. J’avais pourtant tout préparé pour recevoir son étreinte, m’imaginant froide, lointaine et détachée pour lui montrer combien je lui faisais l’amour sans amour. Je l’aurais laissé faire ses coups de reins sans émettre le moindre son, offrant mon corps comme un simple remerciement.
Mais rien ne se passe. Il remonte la couette et me dit qu’il devra malheureusement retourner travailler le lendemain, me laissant seule toute la journée, ce qui semble l’inquiéter. Peut-être un baiser sur les lèvres avec une pointe de langue audacieuse ? Rien. Il m’embrasse furtivement sur les deux joues et nous souhaite bonne nuit. Rien.
Mais je ne suis pas déçue pour autant. « La prochaine fois, je m’arrangerai autrement », me promets-je en silence.
Les bruits de douche et de portes qui claquent me sortent brusquement de mon sommeil. J’entends un homme s’agiter frénétiquement d’une pièce à l’autre, à la recherche d’une chaussette ou d’une cravate, tout en marmonnant les mêmes phrases répétées : « Je suis en retard ! Bordel de merde ! Pourquoi je me suis rendormi ?… ». Du canapé du salon, où je suis installée telle une chatte observant un papillon, je contemple la scène avec curiosité. Qui donc m’a adoptée ?
Plus il s’agite, plus il multiplie les maladresses : une tache de café sur sa veste, une sacoche mal fermée qui se vide, un coup d’œil furtif vers moi, qui suis encore toute engourdie de sommeil. Je pensais que ce genre de situation n’existait que dans les films comiques. Le bruit d’un lacet qui se casse le projette soudainement dans l’univers des Marx Brothers. J’en ai mal pour lui.
Il se précipite vers moi, le souffle court : « Je m’en vais. Surtout ne bougez pas d’ici. Dehors… », puis débite une litanie de recommandations incohérentes sur la police qui pourrait me chercher, les réserves de médicaments, et autres mises en garde. Il semble complètement déjanté à l’idée de me laisser seule. Peut-être a-t-il raison de craindre ma dangerosité, mais je crois surtout qu’il redoute que je m’enfuie.
Plus aucun bruit dans l’appartement ; un calme reposant et angoissant. Je voudrais sortir de cette torpeur, m’échapper dans la rue, me mêler à la foule et me perdre dans le mouvement. Mais la force me manque, je suis bloquée à ma place, inerte, telle une marionnette dont les fils seraient coupés. Des envies de dormir me submergent : une voix susurre que je suis fatiguée et que je devrais me reposer avant de prendre en main ma vie. Pourtant, à chaque réveil, la même lutte, la même impuissance, les mêmes larmes et le même désespoir. Je me sens abandonnée à moi-même, mon corps se désintéressant de mon âme, qui contemple tristement l’existence, avec son cortège de questions sans réponses et d’espoirs sans certitudes. Cette désincarnation est insupportable, je me regarde comme si j’étais étrangère à moi-même, le corps ne me paraît plus qu’un vulgaire tas de viande flasque, un simple tube digestif ambulant qui broie, acidifie et rejette sans cesse des déchets immondes. À cet instant précis, le corps primaire s’impose avec autorité ; ses besoins impérieux s’élèvent tels des ordres catégoriques, indiscutables, insurmontables. Nourrir, vomir, boire : tout est criant, vital. Résister revient à déclencher la fureur de ce corps enfantin qui se tord et hurle, blêmit, s’assèche et menace de s’autodétruire. Face à tant d’emportement, je cède. Je me mets à la recherche des offrandes sacrificielles qu’il réclame avec une ardeur redoublée : cigarettes, alcool, éther, cocaïne, colle, trichlo,… Mais jamais rassasié, il exige plus, toujours plus, plus intense et plus subtil. Et l’âme, humiliée, assiste, impuissante, à cette infernale bête, de plus en plus malveillante. Telle une feuille de papier froissée, elle se recroqueville sur elle-même, prisonnière des griffes du démon, avant d’être jetée dans une corbeille. Panier !
Comment profiter de ma première journée de liberté ? Devrais-je fuir ? Me promener ? Fouiller l’appartement à la recherche de bijoux échangeables contre du crack ? Je me lève difficilement, sans savoir quel sera mon prochain geste. Je respire par petites bouffées, ménageant mes efforts pour me donner toutes les chances de réussir.
Je me lance : un premier tour de la pièce ; je regarde mes pieds puis fixe mon regard droit devant moi, sur une ligne d’horizon fictive. Mais un simple regard par la fenêtre me fait trébucher ; ma respiration s’accélère et mon cœur bat à grands coups sourds dans ma poitrine. Je suis seule, apeurée, étouffée. Si je tombais ici, qui me relèverait ? Cette angoisse vide mes membres, je bascule et tombe de cette échelle imaginaire, de ce balcon, de cette falaise abrupte. Mon corps se précipite dans le vide, aspiré par le néant noir ; la descente vertigineuse d’un grand-huit. Je m’évanouis dans les profondeurs de mon malheur.
Lorsque je reprends connaissance, je suis recroquevillée sur la moquette ; je tremble de froid, vêtue simplement de ma petite chemise de nuit. Combien de temps ai-je dormi ? Que m’est-il arrivé ?
Mais une droguée survit, ne cherche pas à comprendre les caprices du méchant corps qui exige sa pitance hallucinogène ; elle ne s’intéresse qu’à l’instant à venir. Où a-t-il rangé ses fameux médicaments ? Je ne m’en souviens pas. Peut-être m’a-t-il menti ? Et si je ne les trouvais pas?
Ce n’est pas possible ! Il me faudrait sortir, mais c’est tellement difficile, presque insurmontable. Une peur panique m’envahit et me fait bondir hors du lit. Où sont-ils donc cachés ? Ignoble kidnappeur, où as-tu planqué ma dose ? Je ne la trouve pas, je retourne la chambre, faisant tomber une chaise, une pile de livres, renversant un verre d’eau. Soudain, une lueur dans la salle de bain. Je me précipite. Sur la tablette au-dessus du lavabo, quelques pilules et flacons alignés semblent se moquer de moi, de ma quête pathétique, de mon état misérable. Je devrais être heureuse, soulagée même. Mais ces broutilles ne me suffisent pas. Pas assez dures pour moi. Elles feront l’affaire pour aujourd’hui, mais demain ? Il faudra que le petit mec se démène pour trouver quelque chose de plus puissant. Peut-être devrais-je aller voir Kévin ? Mais où ? Khaled pourrait peut-être m’aider ? Non, pas sans argent. Et si j’essayais une passe ou deux ?
La porte est verrouillée. Deux verrous, pour un Parisien effrayé. Je suis une souris prisonnière, sans espoir. Allons-y pour la pharmacie de fortune et le sommeil artificiel. Drôle de première journée de liberté. Le canapé m’apparaît si doux, si chaleureux. Je m’enveloppe dans les couvertures, telle une marmotte dans son terrier.
Lorsqu’il réapparaît, la nuit est déjà tombée depuis un moment. Affamée, j’ai grignoté ce qui traînait : des biscottes, du jambon, du fromage et un verre de vin, tout en regardant les images de la télévision sans le son qui me donnait un mal de tête insupportable. Lorsqu’il a ouvert précipitamment la porte, j’ai cherché son regard, soulagée qu’il soit là. Dès qu’il m’a aperçue, il s’est tranquillement installé, tout en me lançant une remarque sur l’état de la maison :
« Vous n’avez pas bougé de la journée ? Vous n’avez pas ouvert les fenêtres pour aérer ? Ça sent mauvais ici, et puis c’est un vrai fouillis, rien n’est rangé et c’est sale partout ! »
Sa présence me rassure, et je me rends compte que j’en ai besoin. Je veux rester avec lui, être protégée. Je suis sûre de ma réponse : c’est dans la dépendance que je retrouverai mon indépendance. Je n’ai pas honte de l’avouer, j’ai envie de me blottir contre son épaule. Peut-être finirai-je par l’aimer, ou peut-être pas. Peu importe, j’ai besoin de cette voix grave qui me réconforte, de ne pas avoir peur du lendemain, de ne pas paniquer dans la nuit. Je veux sentir sa main dans la mienne, discuter de sujets futiles et profonds, faire des projets ou envisager l’avenir. Lui, plus qu’un autre, car je sais qu’il a besoin d’une femme et qu’il fera tout pour me garder. C’est étrange comme les rencontres humaines sont faites de besoins contradictoires : le besoin de dominer se mélange à celui d’être protégé, comme le gardien et le détenu d’une même prison. Mais il ne faut surtout pas l’avouer, il faut appeler cela Amour, attirance sexuelle, phéromones compatibles. Il ne faut jamais dire « compromis », « intérêt partagé », « vie comme on peut ». Je le prendrai au piège de l’amour.
Pendant des semaines, le petit mec n’a cessé de me bombarder de conseils, de principes et de recommandations. Je devais suivre sa liste de commandements pour devenir une femme moderne, bien éduquée, bien habillée : coiffer mes cheveux d’une certaine manière, tenir ma fourchette d’une autre, savoir quoi dire et ne pas dire, lire les livres qu’il jugeait essentiels, afficher un sourire charmeur pour plaire… En somme, une multitude de futilités !
Dès le début, je savais qu’il voulait me sauver et m’apprendre la vie, il me l’avait répété maintes fois. Mais je n’avais pas compris que son « apprentissage » était de nature pédagogique ou scolaire. Il m’a obligée à m’asseoir en face de lui pendant des heures pour m’expliquer l’évolution politique de l’Europe depuis le XIXème siècle ou la peinture contemporaine américaine. Bien sûr, j’avais quelques lacunes, mais ces séances ont été une véritable souffrance pour moi.
Les moments les plus durs furent lorsque, tel un gourou, il m’a expliqué sa vision de « La Vie » : les relations entre les êtres, les principes de la vie sociale, l’amour, la spiritualité… Ses discours avaient des airs de délires psychanalytiques, et j’ai dû subir ses conclusions approximatives sur la nature humaine. Comme si je n’avais pas connu mes propres désillusions et passions déçues ! Chacun porte son fardeau, ses malheurs, ses cystites, ses ambitions manquées, ses migraines insomniaques, ses humiliations amoureuses, sa peur de la mort. Pourtant, cela suffit-il à voir le monde comme une scène de comédie ? Savoir que l’autre a aussi ses difficultés à exister permet de mieux apprécier son courage, la vérité de son être qui se cache parfois derrière un sourire forcé. Il faut alors chercher plus profond pour découvrir la bonté pure qui se cache en chacun de nous.
Je m’étais promis de tout mettre en œuvre pour me sortir de cette situation. J’étais même prête à être bâillonnée et attachée au radiateur pour faire face à mes crises de manque et à mes envies irrépressibles d’avoir ma dose. Nous savions tous les deux quand la crise était sur le point de se déclencher : je devenais pâle, mon corps était secoué de tics nerveux, je me promenais dans tous les sens en me mordillant les doigts, arrachant les petites peaux de mes ongles, j’avais chaud, je voulais sortir, ouvrir la fenêtre, sauter, je me déshabillais pour ne pas suffoquer. Avant de perdre complètement le contrôle, je le laissais me mettre un grand sparadrap sur la bouche ; je m’accroupissais et il me liait les mains avec une bande de tissu.
Je me réveillais, vomissant, le corps moite de sueur ; mon crâne était vide, pourtant il me faisait très mal ; je ressentais une immense dépression: pas d’espoir, pas d’horizon, le sentiment de l’absurde, l’absence d’amour ; et je pleurais en tirant sur mes liens. Il s’approchait de moi, se penchait et écoutait mes murmures :
« C’est bien ! Ça va passer ! Tu vois, tes crises sont de plus en plus courtes. »
Il allait chercher un grand verre d’eau avec la méthadone prescrite par son copain et me faisait boire sans me détacher. Pour cela, il attendait que je sois complètement épuisée, incapable de gestes violents, et… résignée. Il adorait jouer les bons docteurs. Pourtant, j’avais du mal à le considérer comme un sauveur. Il était un intrus dans ma vie, une présence que je n’avais pas demandée, qui avait décidé seule de s’immiscer dans mon intimité.
De plus, son geste avait une motivation ! Laquelle ? Depuis longtemps, je ne croyais plus aux actes désintéressés.
Il s’amusait avec moi, me regardait, mais n’avait jamais tenté de me faire l’amour. Cette absence de demande me rendait également mal à l’aise ; il ne faisait rien comme les autres. Je n’arrivais pas à m’y faire.
Je me montrais gentille et patiente, mais restais sur mes gardes :
« Marie, pourriez-vous venir ici s’il vous plaît ? »
« Arrêtez ! Ne m’appelez pas Marie : mon prénom est Françoise, FRAN-COI-ZE. Je ne supportais déjà pas que ma grand-mère me surnomme Fanchon quand j’avais quatre ans. Je ne veux pas être quelqu’un d’autre. Il faut me prendre telle que je suis avec mes imperfections, même si s’appeler Françoise n’est pas à la hauteur de vos attentes. »
Il m’a appelée Marie sans raison apparente. Peut-être que pour lui, Françoise sonnait désuet et peu attrayant. Ou peut-être a-t-il cru qu’un changement de nom annonçait une nouvelle vie. De mon côté, je considère cela comme un choix quasi religieux, symbole de pureté, de blancheur, de candeur. Mais j’aurais préféré avoir mon mot à dire.
Je suis contrainte d’écouter ses paroles, tel est le jeu. Il me gave de clichés, de lieux communs, d’opinions douteuses et de conseils gratuits. Cependant, je m’en imprègne autant que nécessaire car je veux guérir, je veux m’en sortir. Je suis sûre qu’il se fait un film sur moi : une fille des rues, orpheline, ou fille de parents alcooliques, voire communistes, issue d’un milieu pauvre, sans éducation ni culture. Je perçois son mépris lorsqu’il m’enseigne comment m’habiller. Il me prend pour une idiote de la campagne. Pour ne pas le décevoir, je prononce des « Ah, bon ! ben alors… » avec des accents régionaux, des « Merveilleux ! », en admirant un foulard Hermès, des « C’est fantastique ! » en écho aux commentaires scientifiques et des « Encore… » pour l’encourager. Il veut me modeler. Ne gâchons pas son plaisir.
Pendant ce temps, je m’installe dans ma nouvelle coquille pour un nouveau départ.
La liberté de me promener seule dans les rues de Paris était un privilège que j’avais acquis au prix d’efforts considérables. Il m’avait fallu prouver ma guérison définitive, me montrer assez apprivoisée pour être capable de rentrer instinctivement chez moi.
C’était en fait plutôt facile. J’adorais jouer à ce petit jeu où l’on croit être dirigé alors que c’est nous qui tirons les ficelles.
Pourtant, il m’est arrivé de me laisser gagner par la paranoïa. Pendant mes premières sorties, j’ai eu l’impression que Jérôme me suivait, mais je n’ai jamais osé me retourner pour vérifier. J’ai couru parfois pour changer de couloirs de métro ou me précipiter dans un bus à la dernière seconde.
Je traversais les rues avec précaution, élégance et détermination, saluant les vendeuses d’un sourire et vérifiant régulièrement l’heure pour être certaine de rentrer à temps. Parfois, j’ai eu des malaises qui me rappelaient mes semaines d’enfermement. Je m’asseyais sur un banc, mettant mes mains sur mes yeux pour faire disparaître les kaléidoscopes de lumières qui me donnaient le vertige. Mon cœur battait fort et je percevais le moindre bruit ambiant. Mais je refusais de me laisser submerger par la peur. Je me répétais que j’étais forte, que j’avais réussi à vaincre mes démons. Je me pinçais le bras jusqu’au sang pour prouver que j’étais capable de contrôler mes émotions. Je ne voulais pas flancher. Pas maintenant, pas après tout ce que j’avais traversé.
Je contemplais la ville telle qu’elle m’avait séduite au début de ma fugue : belle, aventureuse, animée. J’ai parcouru les rues commerçantes, usant mes souliers à la recherche des vitrines les plus tentantes ou au contact des passants. J’étais en plein dans ma phase d’exploration active de l’espace urbain. Et plus j’ai continué mes sorties, plus je me suis préparée pour elles. Je voulais qu’on me remarque, ou au moins savoir si quelqu’un me remarquerait et surtout qui serait attentif à ma personne. J’ai guetté du coin de l’œil les regards obliques des hommes portés sur ma poitrine ou mes jambes que je venais de lentement décroiser. Cette indescriptible joie de plaire, je pense que les hommes ne la connaissent pas. Je respirais l’air comme une jeune fille en fleur, à pleins poumons, le cœur rempli d’espoir et de rêves, les muscles tendus. Je pensais un peu à cet homme qui m’entretenait, un peu flippé. En fait, j’étais devenue une gourgandine, une belle oisive, une femme de vie ! Cette définition aurait dû me faire frémir, mais non, rien ; pas le moindre remord. Après tout, n’était-ce pas ma rédemption ? N’avais-je pas déjà payé plus cher que quiconque pour obtenir le droit de vivre ainsi ?
Les journées s’écoulent à une allure folle. J’entame ma routine en m’octroyant tous les plaisirs, tels que les parfums, les vêtements, et les bijoux fantaisie que je désire. Je me soumets aux préceptes d’une préparation matinale méticuleuse, prenant soin de prendre un long bain, de me crémer le corps avec une lotion hydratante, de brosser et de lisser mes cheveux longuement avant de les attacher sagement, et de souligner subtilement mes yeux d’un simple trait de Liner. Enfin, je parfume ma peau avec quelques gouttes de Chanel N°5, sans oublier quelques touches au creux du cou. Je fais ce geste furtivement, comme si quelqu’un pouvait me surprendre.
Puis, je me présente à lui. Il me prend par la main et me contemple en me faisant tourner. Parfois, je me demande si je suis son esclave ou sa femme, une fille-objet peut-être. L’adolescente que j’étais ou la Françoise de la rue n’aurait jamais accepté une telle idée. Comment peut-on se laisser examiner ainsi, comme une chamelle à vendre, à une époque où les femmes sont censées être actives, libres et sur Me-Too ? Je n’en sais rien. Mais personne ne m’a jamais regardée avec autant d’attention que lui, personne ne m’a jamais dit que j’étais jolie avec autant de sincérité désintéressée. Juste avant d’éteindre la lumière de la salle de bain, je jette un dernier regard au miroir qui me renvoie une image de moi-même qui vaut bien mieux que le déchet féminin que j’étais devenue et qui me faisait horreur.
Ensuite, je vais acheter la Presse pour me tenir au courant des derniers évènements. Selon la météo, je la lis à la terrasse d’un café ou sur la table de la cuisine, accompagnée d’une grande tasse de thé léger. Je dois avouer que je déteste les nouvelles qui colportent des ragots ou qui créent des idoles pour mieux les briser ensuite. Pourtant, je m’y attelle méticuleusement, car je sais que je serai interrogée le soir même ! Je cherche l’information importante qu’il aurait pu manquer et que je pourrai lui révéler triomphalement durant le dîner.
La veille, nous avons souvent discuté de mon programme de la journée : une visite de musée, la médiathèque de Beaubourg, une pièce classique en matinée, ou encore un film d’art et d’essai. Parfois, je trouve cela passionnant, parfois ennuyeux, mais je sais que je dois apprendre pour réussir. C’est ma propre école, il y a pire. Avant de partir, je fais mes devoirs en étudiant la biographie des auteurs sur Internet ou dans son bon vieux Lagarde et Michard. Il me prépare de véritables cours, qu’il concocte à partir de recueils qui pourrissaient dans de vieux cartons à la cave. Il jubile car il réalise le rêve de tous ceux qui ont archivé leurs livres et polycopiés, dans le secret espoir qu’ils servent un jour !
A suivre

