Episodes Précédents de La baronne trépassée

Auteur : Alexis Ponson du Terrail

PROLOGUE

«  Duchesse !

– Baron…

– Avez-vous des nouvelles de Mgr le régent ?

– Aucune depuis hier.

– Cela m’inquiète sérieusement, ma pauvre Duchesse ; et je crains fort…

– Ne craignez rien, Baron, votre nomination doit être signée à cette heure.

– Dieu vous entende, Duchesse !

– Vous tenez donc bien, cher, à ce gouvernement ?

– Dame ! Duchesse, jugez-en vous-même. J’ai fait appeler mon intendant hier soir, et je lui ai demandé un exposé succinct et clair de mes affaires…

– Je devine, vous êtes ruiné…

– Mieux que cela, Duchesse, j’ai un million de dettes et plus de crédit.

– Vous ne paierez pas vos dettes, mon pauvre Baron.

– J’y ai déjà songé, Duchesse : mais comment en ferai-je d’autres ?

– Enfant ! Puisque vous allez être gouverneur de la province de Normandie pour Sa Majesté le roi Louis XV.

– Très bien. Mais si je ne le suis pas ?… »

Et le Baron, qui était encore au lit, allongea sa main fine et aristocratique vers le guéridon qui se trouvait à son chevet, y prit sa boîte d’or, et barbouilla coquettement son jabot de cette poudre jaune, qu’on nommait le tabac d’Espagne. La Duchesse, assise dans un grand fauteuil à dossier rembourré, frappa le parquet du bout de sa mule à talon avec un petit air impatient, et répondit :

«  Savez-vous que vous êtes un impertinent, Baron ?

– En quoi, s’il vous plaît, Duchesse ?

– La question est plaisante ! Comment ! Vous doutez de mon crédit ?

– Ah ! Duchesse !

– Sans nul doute. Car vous supposez que vous pourriez ne pas être nommé…

– Ainsi, je puis espérer.

– Sans la moindre crainte.

– Et dormir sur mes deux oreilles…

– Quand je serai partie, Baron.

– Oh ! Pas avant, Duchesse.

– Mon Dieu ! fit ingénument la Duchesse, vous êtes si peu courtois, messieurs, depuis la mort du grand roi…

– Donnez-moi vos mains de fée, Duchesse, et venez vous asseoir ici, là… tout près.

– Que vous êtes enfant !…

– Je vais vous faire une confidence…

– Bah ! Quelqu’intrigue nouée aux Porcherons, et dénouée…

– Nulle part, Duchesse. On veut me marier… »

La Duchesse, qui était assise sur le bord du lit, se leva vivement, et alla se replacer dans son fauteuil avec un froncement de sourcils et un air boudeur qui flattèrent à un haut degré l’amour-propre du Baron.

«  Ah ! dit-elle ; et… avec quoi ?

– Oh ! Ne soyez point jalouse, Duchesse… Ce n’est vraiment pas la peine… C’est une fille de traitant…

Le minois chiffonné de la Duchesse s’épanouit aussitôt :

– La chose serait grave si vous n’étiez Nossac, mon cher Baron, dit-elle.

– Mon Dieu ! fit insouciamment le Baron de Nossac, car c’était lui que nous trouvons ainsi couché, je sais bien que ce serait une mésalliance…

– Une énormité !

– Mais que voulez-vous ? Les mésalliances sont de mode depuis tantôt un siècle.

– Vous trouvez ? fit madame d’A… dont le front se rembrunit et qui pâlit aussitôt.

– Sans doute, Duchesse, la reine Anne d’Autriche n’a-t-elle pas épousé Mazarin ?

– Secrètement, Baron.

– D’accord ; mais qu’importe ! La Grande Mademoiselle n’a-t-elle pas épousé Lauzun, Louis XIV, la Maintenon ; Mgr le régent n’a-t-il pas semblable peccadille dans sa famille ?

– Ainsi donc, fit la Duchesse, qui se leva courroucée, vous auriez le courage…

– Je ne dis pas cela, Duchesse, puisque vous m’obtenez un gouvernement ; mais enfin… si je ne l’avais pas… que diable ! Mon futur beau-père aurait assez d’or…

– Pour vous faire oublier sa roture, n’est-ce pas ? Vraiment, fit la Duchesse indignée, les gentilshommes s’en vont !

– Quand ils n’ont pas de gouvernement, Duchesse.

– Et, fit-elle en prenant un ton dédaigneux et moqueur, qui donc vous a proposé ce mariage ?

– Simiane, Duchesse. Il m’offre une femme jolie, spirituelle, de bonnes  manières, et affligée de je ne sais combien de millions.

– Acceptez-la, monsieur, fit la Duchesse en se pinçant les lèvres ; je ne m’opposerai jamais à votre bonheur…

– Fi ! Duchesse, la vilaine bouderie… J’ai refusé.

– Net ? demanda la Duchesse avec un éclair de joie qui brilla dans ses grands yeux bleus.

– À peu près ; Simiane doit revenir aujourd’hui.

– Et vous refuserez encore ?

– C’est selon, répondit M. de Nossac ; si j’ai mon gouvernement…

– C’est juste, dit la Duchesse ; mais vous aurez votre gouvernement.

– Je ne demande pas autre chose, Duchesse.

– Et je cours chez le duc.

– Allez, Duchesse.

– Et vos lettres patentes vous seront expédiées dans une heure.

– J’y compte, Duchesse.

Et sans rien perdre de son flegme, le Baron de Nossac indiqua du doigt la pendule.

– Je vous donne une heure de plus, Duchesse, fit-il ; il est midi ; Simiane sera ici à une heure ; il y restera jusqu’à deux.

– Eh bien, dit Mme d’A…, si à deux heures vos lettres de marque ne sont point arrivées, vous aurez votre parole libre…

– Je ne vous l’ai point donnée, Duchesse, mais je vous la donne.

– Un moment ! s’exclama Mme d’A… en se levant, j’exige de vous un autre serment.

– Lequel ?

– C’est que si vous vous mariez…

– Ah ! Duchesse, vous ne l’espérez pas.

– Non, sans doute ; mais peut-on tout prévoir ?

Et un fin sourire plein de moquerie glissa sur les lèvres cerise de la Duchesse.

– Méchante !

– Si vous vous mariez, reprit-elle, vous vous engagez dès aujourd’hui à m’accorder vingt-quatre heures encore ?

– Oh ! De grand cœur, ma belle amie.

– Vingt-quatre heures à mon choix, bien entendu ?

– Comment cela ?

– C’est-à-dire qu’à l’heure où je me présenterai devant vous, de nuit ou de jour, en vous disant : « Baron, il me faut mes vingt-quatre heures », à cette heure-là, si nous sommes dans la rue, vous monterez dans mon carrosse ; si nous sommes chez vous, vous prendrez votre feutre et votre épée, et vous me suivrez.

– Et si je suis ailleurs ?

– Également, Baron.

– Ma foi ! s’exclama M. de Nossac, je n’y vois aucun inconvénient. Duchesse, je vous donne ma parole de gentilhomme d’être votre esclave pendant vingt-quatre heures, et de vous suivre partout où vous le voudrez durant ce laps, et de vous obéir aveuglément.

– À partir du jour où j’apprendrai votre mariage ?

– Soit, dit le Baron.

Puis il ajouta :

– Voici un serment bien inutile, Duchesse.

– Qui sait ? fit-elle en lui tendant la main. Adieu…

– Au revoir, Duchesse ! »

La Duchesse fit quelques pas vers une petite porte que masquait la tapisserie, l’ouvrit et disparut.

Cette porte donnait sur un mystérieux escalier qui descendait dans les jardins, lesquels jardins se trouvaient à peu près sur le même emplacement où s’élèvent maintenant les rues de Helder et de Provence.

L’hôtel où M. le Baron de Nossac recevait la Duchesse d’A…, maîtresse du vieux duc de Saint-Simon, et jouissant d’une grande faveur, était, on le voit, sa petite maison.

M. le Baron Hector de Nossac était un jeune homme de vingt-six ans, d’excellente noblesse, de bonne tournure, d’un esprit léger, d’un courage éprouvé, et jouissant à la cour de la réputation d’homme à bonnes fortunes. Jamais réputation n’avait été plus méritée.

Le Baron était beau, magnifique, inconstant, joueur, querelleur, et il possédait un faible déterminé pour le tabac d’Espagne et le vin d’Aï. La duchesse du Maine l’avait affilié à l’ordre de la Mouche à miel. Il avait trempé dans la conspiration Cellamare, et Dubois l’avait fait enfermer à la Bastille. À la mort du digne cardinal, Simiane l’avait réconcilié avec le régent, et le régent lui avait donné un régiment.

Une œillade de madame de Phalaris l’avait re-brouillé avec le duc d’Orléans, et le duc d’Orléans lui avait retiré son brevet.

Un oncle, comme on n’en voit plus, était mort à point le lendemain de sa disgrâce, lui laissant deux cent mille livres de rentes.

Le Baron avait dépensé en six mois lesdites rentes et quelque chose de plus. Alors, il avait songé à se remettre bien en cour, et, pensant que pour cela il était absolument nécessaire qu’il se fît une maîtresse convenable, il avait jeté son dévolu sur la Duchesse d’A…, laquelle, au seuil de l’histoire que nous allons vous conter, était sur le point d’obtenir pour lui le gouvernement de la province de Normandie. Or, le jour où nous venons de voir le Baron de Nossac causant, de son lit, avec la Duchesse d’A…, était précisément le 2 décembre 1723.

Tandis que la Duchesse gagnait son carrosse, qui l’attendait à la petite porte des jardins, un autre carrosse entra par la porte cochère, un gentilhomme de haute mine, quoique fort maigre, en descendit, et se fit à l’instant conduire auprès du Baron.

Ce gentilhomme était M. de Simiane.

« Ah ! Te voilà, cher, dit négligemment le Baron.

– Oui, répondit vivement Simiane.

– Mon Dieu ! Comme te voilà l’air effaré… Que t’arrive-t-il, Marquis ? D’où sors-tu ? Quelque mari de mauvaise compagnie t’aurait-il fait bâtonner par ses gens ?

– Mon cher, dit Simiane, sans répondre à la question assez impertinente de Nossac, il n’est que temps de te marier.

– Tant pis ! Mon cher, je ne me marierai pas ; j’ai mon gouvernement.

– Tu crois, Baron ?

– J’en suis très sûr.

– Et moi, je suis sûr du contraire. Le régent n’a pas eu le temps de signer tes lettres.

M. de Nossac fit un soubresaut :

– Qu’est-ce que cela signifie, Marquis, et que veut dire ce n’a pas eu le temps ?

– Non, car le régent est mort cette nuit.

Le Baron poussa un cri.

– Il est mort d’apoplexie.

– Mais tu rêves, Marquis ; c’est impossible ; la Duchesse d’A… sort d’ici, et n’en savait rien.

– Il y en a bien d’autres qui ne le savent pas… On ne le saura que demain. Et tiens, je parie qu’avant ce soir la Duchesse d’A… sera arrêtée.

– Pourquoi cela, Marquis ?

– Parce qu’elle est l’ennemie jurée de Mme de Prie.

– Eh bien ?

– Ah çà ! Mais d’où sors-tu, mon cher ? s’exclama Simiane. Ne sais-tu pas que la Marquise de Prie est la maîtresse du duc de Bourbon ?

– Oui, bien.

– Alors, je vais t’apprendre autre chose : le duc de Bourbon est Premier Ministre.

Le Baron pâlit.

– Mgr de Fréjus, continua Simiane, s’est généreusement effacé. Ce prélat tout confit n’est jamais pressé. Mais, sois tranquille, il ne perdra rien pour attendre.

– En sorte que mon gouvernement…

– Fais-en ton deuil, c’est le plus sage.

– Et ce mariage ?…

– Il faut y renoncer ou le conclure sur l’heure.

– Pourquoi cela ?

– Parce que M. Borelli, le fermier des gabelles, qui croit faire un marché d’or en te donnant sa fille aujourd’hui et a vent de ton gouvernement, se rétractera demain, quand il te saura en disgrâce.

– Mais, mon cher Marquis, on ne se marie point du jour au lendemain.

– On se marie du soir au matin. Consens, et tu seras marié ce soir.

– Vraiment ?

– Je m’en charge. Je ferai entendre au bonhomme Borelli qu’il est de sa dignité de paraître te donner sa fille avec un désintéressement complet, et avant ta nomination au gouvernement de Normandie.

– Bravo !

– Ainsi, je puis tout préparer ?.

Le Baron consulta la pendule.

– Attends dix minutes, dit-il. Si à deux heures mon brevet n’est pas arrivé tu auras ma parole.

– Très bien.

– La mort du régent ne sera donc pas connue aujourd’hui ?

– Non, il y a des mesures à prendre. Tu seras marié ce soir, à minuit, et tu emmèneras ta femme, si bon te semble, dans n’importe quel château.

– Du tout, je resterai à Paris.

– Le mariage se fera chez le père, île Saint-Louis, sans pompe…

– Du tout, je veux une fête splendide ; je veux faire les choses en plein jour.

– En pleine nuit, du moins.

– Soit. Tu te chargeras des invitations. Ceux qui ne viendront pas m’indiqueront ma conduite pour l’avenir.

– Oh ! Sois tranquille ; les mésalliances sont assez de mode pour que tout le monde vienne. D’ailleurs ta femme est assez belle…

– Ah ! Vraiment ?… Du reste, cela m’est assez indifférent ; pour ce que j’en veux faire…

– Elle a un grand air et une beauté qui ne messiéront nulle part. Nous lui aurons un tabouret après la bourrasque.

Deux heures sonnèrent, la porte s’ouvrit.

– Ah ! Mon Dieu ! s’écria le Baron, voici mon brevet.

Le Baron se trompait. C’était simplement le valet de chambre du duc d’A… qui venait l’avertir confidentiellement que la Duchesse avait été arrêtée dans son carrosse, il y avait une heure, au moment où elle rentrait à son hôtel.

– Pauvre Duchesse ! fit le Baron avec philosophie.

– Que dis-tu, cher ? demanda Simiane.

– Je dis, Marquis, répondit flegmatiquement le Baron, que tu peux tout préparer : j’épouserai ce soir Mlle Borelli. »

Mademoiselle Hélène Borelli, fille du fermier des gabelles de ce nom, avait vingt-trois ans, une tête grecque, de grands yeux noirs bordés de longs cils, des yeux de velours, comme on dit ; une taille bien prise, assez haute, des mains de statue et une peau d’une blancheur éblouissante, et si mate que lorsqu’elle était immobile on l’eût volontiers prise pour une madone de marbre.

À deux heures de l’après-midi, M. le Baron de Nossac n’avait pas vu sa femme encore ; à quatre, il lui fut présenté ; à six, il dînait avec elle chez son beau-père futur, et à onze il montait en carrosse pour aller à Saint-Germain-L’auxerrois, où le petit abbé de Morfrans, son cousin, célébrerait la messe de mariage.

« Eh bien, demanda Simiane au Baron, au moment où il conduisait sa fiancée à son carrosse, comment la trouves-tu ?

– Ma foi, cher, dit le Baron avec fatuité, elle est assez belle, et je crois que je l’aimerai un grand mois tout de suite.

– Monsieur le Baron, lui dit Hélène d’une voix douce, je désirerais fort causer dix minutes en tête-à-tête avec vous. Voudriez-vous prier votre ami, le Marquis de Simiane, de monter dans le carrosse de mon père ?

– Marquis, dit tout bas M. de Nossac à Simiane, c’est le premier entretien et le dernier, sans doute, que j’aurai seul à seule avec mademoiselle avant qu’elle soit ma femme…

– Je te comprends, Baron ; ne te gêne pas… »

Et Simiane monta près du fermier des gabelles, qui s’épanouissait dans son habit brodé d’or sur les coussins de brocart de son carrosse.

Le beau monde de la ville et de la cour était prié au souper de noces chez le bonhomme Borelli, mais le Marquis de Simiane avait eu le tact exquis d’inviter peu de personnes à la messe de mariage.

Il n’y avait donc qu’une dizaine de carrosses à la suite de celui des futurs époux.

«  Monsieur le Baron, dit Hélène à son mari, quand le leur s’ébranla, onze heures sonnent, nous ne serons mariés qu’à minuit.

– Cette heure est un siècle, mademoiselle, répondit courtoisement le Baron.

– Voulez-vous me permettre un quart d’heure de conversation sérieuse ?

– Je suis tout à vos ordres.

– Et me répondre avec une entière franchise ?

– Foi de gentilhomme !

– Eh bien, monsieur le Baron, je serai franche aussi. Mon père a voulu notre mariage, par ambition et par orgueil. Moi, au contraire…

La jeune fille hésita.

– Vous ? interrompit le Baron.

– Si je n’étais si près d’être votre femme, je n’oserais vous l’avouer : c’est par amour.

– Ah ! Mademoiselle, fit le Baron avec joie, vous me connaissiez donc ?

– Je vous ai vu une heure, il y a deux mois. Or, monsieur, je sais bien que vous ne pouvez m’en dire autant, et que ce mariage n’est pour vous…

– Ce mariage, interrompit le Baron, aurait pu être, hier encore, une spéculation de ma part. Aujourd’hui, tout est changé, je vous aime.

– Dites-vous vrai ?

Et la jeune fille attacha, malgré la demi-obscurité où ils étaient plongés, un regard ardent sur Nossac.

– En pouvez-vous douter ? Vous êtes si belle !

– C’est que, dit Hélène, je ne veux pas vous tromper, moi, et il faut que vous me connaissiez bien…

– Oh ! Oh !

– Vous me dites que vous m’aimez, je le crois ; mais si vous me trompiez…

– Ah ! Fi !

– Je ne vous le pardonnerais de ma vie.

Et une étincelle qui fit tressaillir le Baron jaillit de l’œil noir d’Hélène.

– Mon Dieu ! Oui, fit la jeune fille. Je ne suis pas de noblesse, mon père n’est pas même d’épée, et je n’ai personne d’église dans ma famille. Nous sommes de pauvres bourgeois enrichis, et je conçois qu’un gentilhomme qui daigne nous élever jusqu’à lui se fasse peu de scrupule de tromper une femme de ma condition…

– Je vous jure que la pensée en est loin de moi.

– Je vous crois encore, monsieur le Baron ; mais écoutez : nous ne serons mariés que dans une heure, et il est encore temps de rompre.

– Fi ! Quelle proposition !

– Me jurez-vous d’abandonner l’existence un peu débauchée que vous avez menée jusqu’à ce jour ?

– Je vous le jure.

– Vous ne me donnerez jamais le droit de ne pas être une honnête femme ?

– Oh ! Jamais.

– Si un jour je prenais un amant, auriez-vous le courage de me tuer ?

– Oui, fit résolument le Baron.

– Me donnez-vous le même droit ?

Le Baron hésita, mais il jeta un regard à la jeune fille, et la trouva si belle qu’il répondit aussitôt d’une voix ferme :

– Oui, je vous le donne.

– Et vous me jurez que vous m’aimez ?

– Je vous le jure.

– Assez, monsieur le Baron, dit Hélène ; je serai votre femme devant les hommes dans quelques minutes, je la suis dès à présent devant Dieu. »

Et elle lui tendit son front d’ivoire, qu’il baisa.

Le carrosse s’arrêtait au même instant sous le porche de la vieille église. Le Baron descendit de voiture le premier et offrit ensuite la main à sa femme. Elle s’appuya sur son bras avec une noble lenteur, et gravit avec lui les marches du temple.

Sur la dernière elle s’arrêta.

«  Monsieur le Baron, dit-elle en le regardant en face, il en est temps encore, voulez-vous que je vous rende votre parole ?

– Quelle folie !

– Vous tiendrez vos serments ?

– Oui.

– Prenez garde ! Ils sont lourds pour un homme comme vous.

– Ils pourraient l’être avec une autre femme, mais non avec vous. Je vous l’ai dit, Hélène, vous êtes belle… et je vous aime !

– Eh bien, dit-elle, tandis que son œil de velours brillait d’une flamme pudique, allons alors, je serai votre femme ! »

Le prêtre était à l’autel, les assistants avaient déjà pris leurs places dans le chœur. Simiane et Villarceaux étaient les témoins du Baron. Le chevalier de Mirbel et le Comte d’O… ceux de la jeune femme. À minuit et demi, la bénédiction nuptiale avait été donnée aux époux, et Hélène Borelli remonta en voiture Baronne de Nossac.

«  Ouf ! Murmura Simiane, voilà qui est fait. Le bonhomme Borelli ne me refusera plus les deux cent mille livres que je lui demande à emprunter sur ma terre de Sault, déjà si fort hypothéquée.

– Ouf ! Murmurait en même temps le Baron, on peut à présent annoncer et crier la mort de Mgr le régent, je suis assez riche pour renoncer de bon gré à mon gouvernement de Normandie.

– Ouf ! Murmurait pareillement le bonhomme Borelli, on ne dira plus que je suis un homme de rien, je m’imagine ! Mon gendre est Nossac, et nous aurons sous peu le gouvernement de Normandie. Encore un gentilhomme encanaillé ! ajouta-t-il avec son gros rire épais et béat.

Quant à Hélène, elle se dit bien bas :

– Il est beau… et il m’aime… Je suis heureuse ! »

Le souper et le bal qui suivirent la cérémonie nuptiale furent splendides. La mort du régent n’était point divulguée encore, et le beau monde était venu voir le Baron de Nossac s’encanailler. Mais la curiosité universelle fut déçue ; personne, excepté les témoins et les assistants de la messe de mariage, ne vit la nouvelle épouse. Elle avait refusé d’assister à la fête et s’était retirée chez elle. La jeune Baronne de Nossac était assise auprès de son feu, la tête mollement renversée en arrière, et dans cette attitude sérieuse et mélancolique de l’attente quand elle est tempérée par une vague frayeur.

La jeune Baronne avait une larme dans les yeux. L’aimerait-il longtemps ? Elle ne doutait pas, la pauvre enfant, de la sincérité de ses promesses ; mais promettre et tenir… C’est pour songer à tout cela qu’Hélène de Nossac avait voulu être seule quelques heures encore ; c’est pour cela que, tandis que le bal retentissait aux étages inférieurs, elle s’était réfugiée jusqu’à sa chambre de jeune fille, pour y pleurer et rêver à son aise…

Au moment où deux heures sonnaient, le Baron entra. À sa vue, Hélène se troubla bien fort et cacha sa tête dans ses mains. Le Baron alla à elle, la prit dans ses bras et mit un baiser sur son front. Mais tout aussitôt, on gratta doucement à la porte.

«  Oh ! oh ! fit le Baron ; qu’est-ce ?

C’était un laquais qui le cherchait dans tout l’hôtel et venait le poursuivre jusque dans la chambre nuptiale.

– Monsieur le Baron, lui dit-il, il y a un carrosse arrêté à la porte de l’hôtel. Dans ce carrosse est un gentilhomme qui désire vous parler immédiatement.

– Son nom ?

– Je l’ignore ; mais c’est pour affaire pressée.

– Mon dieu ! fit la Baronne avec effroi.

– Tranquillisez-vous, ma chère enfant, dit M. de Nossac, je reviens sur l’heure.

– Oh ! Revenez vite…

– À l’instant, mon cher ange.

Le Baron descendit, en se disant :

– C’est un de mes créanciers pressé de s’inscrire et qui veut assurer sa dette. Gredin !

Et il arriva à la porte de l’hôtel et vit le carrosse arrêté sur la chaussée.

– Baron, dit une petite voix flûtée, quand il fut à la portière, j’ai appris votre mariage il y a vingt minutes.

Le Baron tressaillit et darda un regard au fond du carrosse, où il aperçut la Duchesse d’A…, cavalièrement vêtue d’un pourpoint de mousquetaire.

– Baron, continua la Duchesse, vous m’avez promis ce matin même de me donner vingt-quatre heures, à mon choix…

– Oui, madame, murmura le Baron pâle et frémissant.

– Eh bien, cher, j’opte pour aujourd’hui.

– Mais, madame… cela ne se peut.

– Pourquoi cela ?

– Parce que… parce que… balbutia le Baron, ma femme m’attend…

– Eh bien, vous la retrouverez demain.

– Mais, c’est ma nuit de noces…

– Vous la passerez chez moi. Çà, Baron, montez ici près, mettez-vous là.

– Madame, s’écria le Baron, par grâce !

– Vous en avez bien peu, vous, de venir me parler de votre femme. En route, mon bel ami, j’ai votre parole.

– Mais au moins faut-il que j’aille prendre mon épée ?

– Inutile ; en voici une.

– Mon chapeau ?

– Inutile encore, nous allons chez vous.

– Chez moi !

– Sans doute. Rappelez-vous votre serment : Je vous promets de vous suivre partout où vous le voudrez.

– Mais on le saura ?

– Et vous n’en serez pas déshonoré, mon cher. Je suis assez belle encore pour qu’on m’avoue sans honte.

Le Baron, lié par sa parole, monta en jurant et maugréant dans le carrosse, qui s’éloigna aussitôt.

– Quelle nuit de noces ! murmura-t-il.

– Ce qui doit vous consoler, répondit en ricanant la Duchesse, c’est que votre femme n’en passera pas une meilleure… à moins que Simiane…

– Madame ! s’exclama le Baron avec colère, je vous ai donné ma parole de vous appartenir corps et âme pendant vingt-quatre heures ; je tiens ma parole ; mais je n’entends pas vous donner le droit de m’insulter. L’honneur de ma femme est le mien ! »

 «  Baron, s’écria la Duchesse, il est midi : voudriez-vous sonner vos gens et me faire servir à déjeuner ? »

Le Baron était assis, pâle et blême, dans un coin de la chambre, sa tête dans ses mains et le front chargé d’un nuage de colère concentrée. Il se leva lentement et, comme un automate dont les ressorts sont distendus, s’approcha d’un gland de soie qui pendait le long de la glace de Venise placée au-dessus de la cheminée, et le tira violemment.

«  Tenez, continua la Duchesse, voici la clé de votre appartement que j’avais prudemment retirée, de peur que la fantaisie ne vous prît de vous esquiver.

– Madame, fit le Baron avec colère, ai-je jamais manqué à ma parole ?

La Duchesse ne daigna point répondre à cette exclamation, mais elle ajouta avec sa raillerie habituelle :

– Vous demanderez ensuite votre carrosse.

– Pour quoi faire, madame ?

– Mais, pour sortir, ce me semble. J’ai une migraine affreuse. Voyons, ajouta la Duchesse avec une feinte compassion. Quelle heure est-il ?

– Midi, madame.

– Quelle heure avions-nous hier soir quand je vous ai emmené ?

– Deux heures et demie, madame.

– Vous êtes mon esclave pour vingt-quatre heures, Baron. Comptez… Neuf et demi et quatorze et demi font vingt-quatre : c’est donc quatorze heures et demie que vous me redevez.

– Et vous ne me ferez pas grâce du reste ?

– Pas d’une seconde, cher.

– Mais c’est une barbarie sans nom ! Madame.

– Fi ! Monsieur. Est-ce donc un supplice que de me tenir compagnie ?

– Non, sans doute, ricana M. de Nossac ; mais j’ai une femme… une femme qui m’attend…

– Et qui doit être en proie à une cruelle angoisse, n’est-ce pas ? Soyez tranquille, Baron, nous allons prendre soin de la rassurer. Tenez, j’aperçois là-bas, sur ce guéridon, du papier et de l’encre… Approchez le guéridon, Baron.

– Que voulez-vous faire, madame ?

– Approchez toujours… Bien… Asseyez-vous, maintenant… Vous sentez bien que ce n’est pas moi qui écrirai à Mme de Nossac. »

Et un rire fin et moqueur glissa sur les lèvres roses de la Duchesse. M. de Nossac prit une plume et écrivit ces deux lignes :

Mon cher ange,

Le régent est mort la nuit dernière. M. de Bourbon est Premier Ministre, et je vous écris de la Bastille…

La Duchesse allongea vivement ses doigts effilés vers la lettre, s’en saisit et la lut.

« Dieu ! s’écria-t-elle avec un éclat de rire, le joli mensonge ! Vous mentez donc, mon pauvre cher ?

– Mais, balbutia le Baron, que voulez-vous donc que je dise pour excuser…

– Mais la vérité, Baron.

– Impossible !

– Vous êtes un niais. Croyez-vous que je vous aie enlevé cette nuit pour que, dès ce soir, vous roucouliez aux pieds de votre femme, parfaitement convaincue que vous êtes allé à la Bastille !

– Mais que voulez-vous faire ?

– Presque rien. Dicter votre lettre.

– Oh ! Je n’y consentirai jamais.

– Baron, mon cher, vous oubliez une chose importante.

– Laquelle ?

– C’est que vous êtes mon esclave jusqu’à demain matin.

– Eh bien ?

– Eh bien, vous devez avoir pour moi une obéissance absolue et passive. Écrivez, Baron ; j’ai votre parole.

Le Baron rugit de colère, mais il prit la plume, une autre feuille de papier et murmura :

– J’attends, madame…

– Écrivez, dit la Duchesse.

Ma belle amie,

J’avais promis, avant mon mariage, à une Duchesse que je ne nomme pas, vingt-quatre heures d’esclavage. Je tiens toujours ma parole et je l’ai tenue hier. Je vous écris de chez moi, au moment de déjeuner avec ma belle geôlière. Mon majordome a fait frapper le champagne et chauffer un peu le bordeaux. Le menu est délicat. Nous sortirons en carrosse dans la journée, et demain, dès le point du jour, je vous reviendrai, belle amie, un peu pâle peut-être, un peu lassé de ma dernière folie de garçon, mais résigné d’avance à bientôt acquérir ce teint fleuri et ce merveilleux embonpoint qui fut et sera toujours l’apanage des maris.

Je vous baise les mains.

– Et vous allez envoyer cette lettre ! s’écria le Baron, pâle de stupeur et de colère.

– Sans doute.

– Mais vous ne songez pas aux conséquences fatales qu’elle aura ?

– J’essaie, Baron.

– C’est mon bonheur conjugal brisé à jamais !

– D’accord. Pour moi, c’est la satisfaction d’un caprice. Quand on est belle et un peu Duchesse, cher, on a le droit d’avoir des caprices coûteux. »

Le Baron regarda fixement son ancienne maîtresse. Il vit son regard froid et hautain, dans lequel brillait une haine implacable ; il comprit que cette femme, qui l’aimait la veille et qu’il avait froissée dans son amour, serait impitoyable, et il se résigna à subir son supplice jusqu’au bout. On gratta à la porte presque aussitôt. Nossac alla ouvrir.

« Monsieur le Baron est servi, dit un laquais.

– Baron, lui dit la Duchesse, allez donner un coup d’œil de fin soupeur au menu de votre majordome, et veuillez m’envoyer mes caméristes, qui doivent être arrivées ici. Je vais me faire habiller. »

Dix minutes après, Mme la Duchesse d’A… et M. le Baron de Nossac étaient à table. La Duchesse suça une aile de perdrix, croqua par-ci par-là un morceau délicat, trempa ses lèvres dans le meilleur cru d’Aï, et égrena du bout de son ongle rose une grenade confite au caramel, et un atome de plum-pudding, mets récemment arrivés d’outre-manche sur les nappes de la cour et de la ville. Puis, quand ce fut fait, elle se leva et dit au Baron :

«  Faites mettre vos chevaux.

Le Baron donna des ordres.

– Maintenant, continua-t-elle, veuillez passer dans votre boudoir et y revêtir un costume complet que votre valet de chambre a préparé d’après mes ordres. Je vais de mon côté, à l’aide de mes femmes, modifier ma toilette. »

Le Baron savait désormais qu’il était bien réellement esclave ; aussi n’essaya-t-il nullement de commenter les étranges volontés de son impérieuse maîtresse. Il se livra aux mains de son valet de chambre, qui le revêtit d’un galant habit de simple garde-française, puis il rejoignit la Duchesse, qu’il trouva vêtue en cantinière.

Le soldat et la cantinière formaient un couple ravissant.

« Où me conduisez-vous, madame ? demanda le Baron du ton dont il eût demandé : de quel supplice vais-je mourir ?

– Aux Porcherons, mon bel ami.

– En carrosse ?

– Pour sortir de Paris seulement. Après, nous nous en irons à petits pas, à travers champs, au bras l’un de l’autre, comme un vrai garde-française et une cantinière au naturel.

– Et, fit Nossac, dont la voix irritée tremblait dans sa gorge, que ferons-nous aux Porcherons ?

– Ce qu’on y fait, Baron. Nous nous y amuserons. Nous dînerons sous une tonnelle de cabaret ; nous boirons d’un affreux vin couleur indigo, et nous mangerons une cuisine sans nom, qui vous fera regretter un peu la table future de M. le fermier des gabelles Borelli, votre beau-père.

Le Baron se mordit les lèvres.

– Allons, Duchesse, dit-il en lui offrant le bras, venez… j’ai hâte de partir.

– Craignez-vous que Mme de Nossac ne vienne vous chercher ?

Le Baron n’y avait point songé ; mais cette pensée le fit frémir.

– Rassurez-vous, cher, lui dit l’implacable Duchesse ; si elle vient, elle aura beau faire, je ne vous céderai pas. »

Ils montèrent en carrosse, sortirent de Paris au galop, puis, arrivés à peu près dans cet endroit où s’élève de nos jours le mur d’enceinte qui sépare Paris des Batignolles, ils renvoyèrent carrosse et laquais et s’en allèrent à pied, sous le bras l’un de l’autre, à travers champs, comme un vrai garde-française et une cantinière au naturel, ainsi que l’avait dit la Duchesse elle-même. Aux Porcherons, le Baron de Nossac trouva nombreuse compagnie, et son déguisement jeta un lustre de plus sur son équipée. Il fut avéré que M. Borelli était un homme parfaitement joué et roulé, et que Mme de Nossac n’aurait de son mari que le nom… et les créanciers.

5 Décembre

Il était à peine jour, quand le Baron, libre enfin et débarrassé de la Duchesse, sortit à pied de chez lui et se dirigea vers l’île Saint-Louis, où M. le fermier des gabelles Borelli avait son hôtel.

Malgré l’heure matinale, les domestiques étaient tous sur pied, et les fenêtres grandes ouvertes.

« Oh ! Oh ! pensa le Baron, qu’est-ce que cela veut dire ? Ma femme prendrait-elle un second mari ? »

Les domestiques s’inclinèrent respectueusement sur son passage, mais aucun ne lui adressa la parole.

Dédaignant de les questionner, M. de Nossac monta directement à l’appartement de sa femme.

Les portes étaient ouvertes à deux battants, et salles et chambre à coucher complètement désertes.

« Ma femme est chez son père », pensa-t-il.

Et il se rendit chez le fermier des gabelles.

Là, comme chez sa femme, les salles étaient désertes, le lit non foulé.

– Diable ! s’exclama le Baron, il y a bien du mystère ici.

Et il redescendit, et, s’adressant au premier valet qu’il rencontra :

« Où est donc M. Borelli ?

– M. Borelli est parti hier soir pour sa terre de Normandie.

– Ah ! Fit le Baron, stupéfait.

– Il a laissé à son intendant une lettre pour monsieur le Baron.

– Appelle-moi l’intendant. »

L’intendant parut, sa lettre à la main.

Le Baron ouvrit précipitamment la lettre et lut ce qui suit :

Monsieur le Baron,

Vous n’avez épousé ma fille que dans le but de payer vos dettes. Votre but est rempli, vos dettes sont payées. Je joins les quittances de vos créanciers à ma lettre, que je désire voir rester sans réponse. Je vous laisse mon hôtel à Paris et me retire dans ma terre du pays de Caux, où j’espère bien ne point recevoir votre visite.

Un homme désolé de vous avoir pour gendre.

Borelli

«  Mais, s’écria le Baron, où est Mme de Nossac ?

– Partie, monsieur le Baron.

– Avec son père ?

– Non, monsieur le Baron.

– Et où est-elle ?

– Sur la route de Bretagne, où elle a un château.

– Depuis quand est-elle en voiture ?

– Depuis hier soir, monsieur le Baron.

– C’est bien ! fit le Baron avec colère. Allez me chercher des chevaux de poste sur l’heure ; je veux partir à l’instant. »

Le Baron fut obéi avec une admirable promptitude. Vingt minutes après, il montait en chaise et s’écriait :

«  Je crèverai vingt chevaux, mais je rattraperai ma femme ! »

Le Baron se tint parole à moitié, car…

Car à trente lieues de Paris, comme on relayait, un gentilhomme de fort bonne tournure arrive derrière le Baron, après avoir accompli, sans nul doute, de semblables prouesses de célérité, et lui dit gravement :

«  Je me nomme, monsieur, le chevalier de Courceneuille, et je suis, depuis hier, l’amant de la Duchesse d’A…

– Ah ! fit le Baron en reculant d’un pas.

– Il paraît, monsieur, que vous avez gravement insulté la Duchesse, car elle m’envoie vous provoquer…

– J’accepte le défi, monsieur, répondit le Baron en mettant sur l’heure flamberge au vent. »

Le Baron avait maintes fois fait des armes avec le régent, qui s’y connaissait, mais cela n’empêcha point qu’il reçût un bon coup d’épée qui le mit au lit pour huit jours, dans l’auberge misérable où relayait sa chaise de poste.

Ce qui fit qu’il ne put rattraper sa femme.

Huit jours après, cependant, M. le Baron de Nossac fut en état de continuer sa route ; et en quarante-huit heures il arriva dans le Léonais, province où se trouvait le château de sa femme. Au dernier relais, on lui dit que les chemins qu’il allait suivre étaient désormais impraticables aux voitures. Le Baron demanda un cheval et se mit en route malgré l’heure avancée ; il chemina toute la nuit et atteignit au point du jour le sommet d’une colline d’où l’on apercevait à l’horizon les tourelles grises du château où il se rendait. C’était une belle matinée d’hiver, dépouillée de ces brumes ternes qui rampent et s’allongent d’ordinaire, au souffle d’une bise froide et pluvieuse, sur les champs dépouillés et les pâturages jaunis.

Le Baron se sentit un peu de joie au cœur, et pressa son cheval déjà fatigué. Tout à coup, au milieu de ce calme paisible des champs, le son d’une cloche lui arriva lent et mesuré… Cette cloche sonnait un glas funèbre. Le Baron tressaillit et donna à son cheval un furieux coup d’éperon. Le cheval reprit le galop et arriva, tout d’un trait, à la grille du château. Le Baron entra dans la cour ; la cour était silencieuse et déserte. Il mit pied à terre, gravit le perron, puis l’escalier à balustre d’or et marches de pierres. Perron, escalier étaient vides de serviteurs.

Il traversa, guidé par un mystérieux et sinistre pressentiment, plusieurs salles également vides, où sa botte éperonnée retentissait avec un lugubre bruit ; puis enfin il entendit un murmure confus au loin, à l’extrémité des appartements qu’il traversait, un murmure monotone et vague qui ressemblait à des chants d’église, que des moines psalmodieraient au fond d’un cloître, à l’heure nocturne des matines. Guidé par ce bruit, il avança toujours, le cœur frémissant d’émotion et la sueur aux tempes. Il arriva ainsi jusqu’à une porte fermée. Puis derrière cette porte, le murmure qu’il avait entendu était devenu distinct : c’était bien un chant d’église. Le Baron sentit ses cheveux se hérisser ; mais, dominant sa terreur, il frappa… Aussitôt le chant s’éteignit, et la porte s’ouvrit à deux battants, criant sur ses gonds avec une sonorité funèbre. Le Baron recula et poussa un cri, à la vue du spectacle qui s’offrit alors à ses yeux. Sur son lit de parade était étendue, inanimée, Mme la Baronne de Nossac. Au chevet, un prêtre était à genoux et récitait, en surplis, les prières des morts. Autour du lit, les serviteurs pleuraient agenouillés. Sur le guéridon de nuit brûlait un cierge mortuaire. À côté du cierge était un large pli, portant cette inscription :

À monsieur le Baron de Nossac

La Baronne de Nossac était trépassée de la veille. C’était son glas funèbre qu’avait entendu le Baron. Il marcha droit au lit avec la raideur d’une statue et posa la main sur le cœur de la morte… Le cœur ne battait plus. Il approcha ses lèvres frémissantes de ses lèvres à elle… Les lèvres étaient froides. Il prit dans sa main la main glacée de la défunte, la souleva, puis la laissa échapper. La main retomba inerte. La Baronne de Nossac était bien morte. Alors il s’approcha du guéridon, brisa le sceau du pli et le fouilla avidement. Le pli ne contenait que le testament de la défunte, testament conçu en ces termes :

J’établis monsieur le Baron de Nossac mon légataire universel, à la charge pour lui de se remarier dans le délai de deux ans et d’habiter mon hôtel de l’île Saint-Louis, à Paris, quand il séjournera dans cette capitale

Baronne Hélène de Nossac,

Née Borelli

P.-S. – Si monsieur de Nossac redevenait veuf avant l’expiration des deux années, il serait contraint de se remarier pour ne point voir mon héritage retourner à ma famille.

Pas un mot d’amour ou de colère n’était joint à ce testament. Ce silence était-il menace ou dédain ?

Le Baron fit rendre les honneurs funèbres à sa femme, puis il appuya un pistolet sur son front et voulut se tuer ; mais il songea qu’il ne lui avait pas fait élever un mausolée, et il pensa qu’il était plus convenable d’attendre l’érection de cet édifice pour se brûler dessus la cervelle.

Le mausolée fut construit à grands frais et s’éleva dans le parc du château avec cette inscription :

ICI GÎT

LA BARONNE HÉLÈNE DE NOSSAC

NÉE BORELLI,

TRÉPASSÉE VIERGE

À L’ÂGE DE VINGT-CINQ ANS.

D. P.

Quand ce fut fait, l’inconsolable Baron apprêta de nouveau ses pistolets et se rendit sur la tombe pour y faire le sacrifice de sa vie aux mânes de sa femme infortunée. Mais un gentilhomme venant de Paris, à franc étrier, y arriva en même temps que lui et lui dit :

« C’est fort bien de pleurer sa femme ; mais quant à lui sacrifier sa vie, cela ne se peut… La vie d’un gentilhomme appartient au roi. Ce gentilhomme était le Marquis de Simiane, qui apportait au Baron un brevet de mestre de camp, et l’ordre de se rendre sur-le-champ à l’armée d’Allemagne. Le Baron se résigna à vivre, tout en jurant qu’il ne se consolerait jamais. Ce qui fit qu’il se consola.

Chapitres

Il y avait, jour pour jour, un an que Mme la Baronne de Nossac avait été inhumée par les soins de son mari, dans le parc de son château du Léonais. Nous retrouvons le Baron à quelques centaines de lieues du tombeau de sa femme, c’est-à-dire à bord du vaisseau-amiral de la flotte française qui croise devant Dantzig sous les ordres du Comte de La Motte. Le roi Stanislas de Pologne, allié de Sa Majesté Louis XV, était bloqué par les Russes dans sa dernière place forte, Dantzig. À Varsovie, M. de Lacy, commandant supérieur des armées du tsar, avait fait proclamer le prince Auguste roi de Pologne et grand-duc de Lituanie. Dantzig ne pouvait tenir longtemps ainsi bloquée, et la prise de Dantzig, c’était la tête de Stanislas qui roulerait sur le billot.

Trois hommes tenaient conseil à bord du vaisseau-amiral : le Comte de La Motte, amiral en chef ; le Baron de Nossac, mestre de camp des armées de terre et commandant un corps d’infanterie embarqué, et le Comte Bréhan de Plelo, gentilhomme breton, ambassadeur français à Copenhague.

«  Messieurs, disait l’amiral, nous avons cinq vaisseaux de ligne et trois corvettes ; un effectif de sept à huit mille hommes à peine. Les Russes campent au nombre de trente mille sous les murs de Dantzig ; ils sont bien retranchés ; le fort de Weshulmund leur a ouvert ses portes, leurs batteries dominent les deux rives de la Vistule, le débarquement est inutile ; il n’y a rien à faire, nous ne pouvons secourir Dantzig.

– Monsieur, répondit le Comte de Plelo avec une froide dignité, il y a à Dantzig un roi dont la vie est menacée, un roi dont la tête peut tomber sous la hache comme celle de Charles Ier d’Angleterre. Songez-y…

– Je le sais, monsieur, mais qu’y puis-je faire ?

– Songez aussi, dit à son tour le Baron de Nossac, que l’Europe entière a les yeux sur nous, et que, si demain Dantzig est pris, si demain une commission d’officiers russes s’assemble, juge et condamne le roi Stanislas, si le jour suivant le roi Stanislas pose sa tête sur le billot et meurt les yeux tournés vers nous, il s’élèvera dans toute l’Europe un cri de réprobation contre nous et l’on dira : « Il y avait à une lieue de Dantzig une escadre française, une armée du roi Louis XV, l’ami du roi Stanislas. Cette escadre, cette armée sont demeurées spectatrices paisibles et ont vu rouler une tête de souverain sans qu’un seul de leurs sabords vomît un boulet, un de leurs mousquets, une balle !

– Messieurs, fit le Comte de La Motte avec hauteur, vous parlez noblement et bien. Mais le roi, notre maître, m’a investi du commandement suprême. À ce titre, je lui dois un compte sévère de ses soldats. Essayer de ravitailler Dantzig, c’est les conduire à une mort certaine sans espoir même de réussir. Je m’oppose au débarquement.

– Monsieur, dit le Comte de Plelo, il y a un vieux proverbe, un proverbe chevaleresque s’il en fut, qui a cours en France et surtout en Bretagne. Je suis breton, voulez-vous me permettre de le citer ? Fais ce que dois, advienne que pourra ! Eh bien, moi, Comte de Bréhan de Plelo, je vous somme de veiller au salut d’un roi allié de la France ! Avant d’être homme d’État, j’étais homme d’épée, et j’assume sur ma tête, d’avance, toute la responsabilité de l’expédition hasardeuse que je vous propose. Êtes-vous content ?

– En ce cas, monsieur, répondit l’amiral, nous pouvons débarquer. Je suis prêt à me faire tuer près de vous.

– Après moi, Comte, dit fièrement M. de Plelo ; le premier gentilhomme qui mourra pour le roi Stanislas, ce sera moi.

– Et moi, fit le Baron de Nossac, je vous jure, messieurs, que, dussé-je passer, moi tout seul, sur le corps d’une armée russe tout entière, j’arriverai jusqu’à Sa Majesté polonaise ; je me placerai à sa droite, et, si je ne la sauve pas, si je ne l’arrache point au bourreau, au moins ne tombera-t-il un cheveu de sa tête que lorsque la mienne ne sera plus sur mes épaules.

Le Comte de Plelo lui tendit la main :

– Baron, lui dit-il, vous êtes le meilleur gentilhomme que je connaisse, et vous me prouvez une fois de plus que, chez vous, galanterie et bravoure, esprit et noblesse, vont toujours de pair !

– Je vais prendre les mesures nécessaires pour le débarquement, dit M. de La Motte.

– Je le commanderai, fit le Comte de Plelo.

– Et moi, ajouta Nossac, je me battrai en simple gentilhomme ; je vais résigner mes pouvoirs de général aux mains d’un de mes colonels.

– Pourquoi cela, Baron ?

– Parce que je veux arriver jusqu’au roi, et que je n’entends point lui conduire mon corps d’armée.

– Quelle folie chevaleresque ! murmura l’amiral.

– Les folies de ce genre, répondit M. de Plelo, valent sagesse et diplomatie. »

L’attaque et le débarquement eurent lieu le jour même. M. de Plelo et M. de Nossac passèrent avec deux cents hommes sur dix mille Russes, et arrivèrent aux portes mêmes de Dantzig. Mais là, M. de Plelo tomba percé de coups, ses compagnons furent pris ou tués ; seul, un homme se fit jour l’épée au poing, à travers les lignes ennemies, et sanglant, couvert de boue, les vêtements en lambeaux et criblés de balles, qui, pour la plupart, l’avaient épargné, vint tomber mourant et brisé de fatigue, aux palissades des assiégés : c’était le Baron de Nossac. Le Comte de Plelo et lui avaient tenu parole, tous deux ; l’un était mort, l’autre était arrivé jusqu’au roi Stanislas.

Il n’entre point dans notre cadre de relater d’une manière détaillée cette miraculeuse évasion du roi Stanislas, qui, à cette époque, étonna l’Europe entière par la hardiesse avec laquelle elle fut conçue et exécutée.

Nous nous bornerons à une rapide analyse. Les Dantzigois n’avaient opposé à l’armée russe une résistance aussi énergique que parce que la présence de leur roi les enthousiasmait et les stimulait. Ils voulaient bien s’ensevelir sous les ruines de leur ville, mais à la condition que le roi y périrait avec eux. Or, le roi savait que tant qu’il serait à Dantzig, Dantzig ne se rendrait pas, et il ne voulait pas que la ville fût bombardée et affamée plus longtemps, il lui fallait quitter Dantzig. Jamais fuite n’avait paru plus impossible. Les Russes bloquaient Dantzig ; Dantzig, à son tour, y mettrait de l’amour-propre et ne laisserait point partir son roi. Le roi avait donc à se garder autant de ses amis que de ses ennemis.

Trois hommes, trois hommes seuls, sans complices, sans auxiliaires, sans autres secours que leur audace et leur épée, résolurent cependant de sauver le roi et y parvinrent. Ces trois hommes étaient le Marquis de Monti, ambassadeur de France à Dantzig, le général Steinflich, et le Baron de Nossac. Le Marquis procura au roi un costume de paysan et les vieilles bottes d’un officier de la garnison, bottes qu’il n’osa demander et fit voler par le domestique de l’officier. Le général Steinflich prépara une barque qui, une nuit, une nuit sombre et propice à l’événement, se trouva amarrée sous le rempart qui longeait la Vistule.

Le roi, suivi du général et du Baron, déguisés tous deux comme lui, arriva sur le rempart et se présenta à la poterne qui ouvrait sur un escalier tournant dont le pied plongeait dans le fleuve.

À cette poterne était de garde un officier suédois.

«  Qui êtes-vous ? demanda-t-il au roi.

Le roi hésita une minute, puis il préféra se fier à la loyauté de l’officier, et lui dit :

– Je suis le roi de Pologne.

– Je ne puis laisser passer Votre Majesté, répondit l’officier, sans qu’elle ait été reconnue par le major de la place.

Cela était impossible. Le major se fut opposé à la fuite du roi.

– Monsieur, dit alors le Baron de Nossac à l’officier, êtes-vous gentilhomme ?

– Oui, monsieur.

– Êtes-vous bien convaincu que si Dantzig est pris, le roi sera décapité ?

– Oui, répondit l’officier. Mais nous mourrons avec lui.

– Monsieur, continua le Baron, j’ai connu dans mon extrême jeunesse un gentilhomme écossais presque centenaire, qui portait éternellement un masque de velours noir sur son visage et un crêpe noué à son bras. Savez-vous pourquoi ?

– Non, dit l’officier.

– Parce qu’il avait été le dernier Écossais qui déserta la cause du roi Charles Ier, et que les longues années qui s’étaient écoulées depuis n’avaient pu lui faire oublier sa trahison et étouffer ses remords.

– Qu’y a-t-il de commun entre lui et moi ? demanda l’officier.

– Ceci : c’est qu’il était la cause première de la mort de son souverain, et que si, dans trois jours, la tête du roi Stanislas a divorcé d’avec son corps, vous pourrez vous dire : « C’est moi qui ai tué mon roi, par mon obstination et mon obéissance passive à une discipline qui ne doit plus exister quand la vie d’une tête couronnée est en péril. »

L’officier réfléchit une minute ; puis, posant la main sur son cœur, répondit en livrant le passage :

– Le roi peut passer ! »

Le roi descendit, suivi de ses deux compagnons, trouva la barque montée par un znapan, sorte de soldat bohémien et mercenaire assez fréquent en Allemagne à cette époque, y prit place et coupa lui-même l’amarre avec son poignard. Quant à l’officier suédois, le lendemain, au jour, et quand la barque royale fut loin, il alla trouver le major de la place, lui raconta ce qui s’était passé, et lui dit :

« Maintenant, Monsieur, comme il ne faut pas que deux officiers manquent simultanément à leur devoir, vous allez assembler un conseil de guerre et me faire fusiller aujourd’hui même.

– Vous avez raison, répondit le major en lui tendant la main. Vous êtes un brave gentilhomme.

– Non, dit l’officier, je suis un traître ; mais j’ai sauvé le roi. Je meurs content. »

Qu’on cherche de tels hommes aujourd’hui ! Les trouvera-t-on ?

Le roi gagna les marais au milieu desquels la Vistule s’enfonce avant de s’unir à la mer. Il demeura caché tout un long jour dans une chaumière de paysans, et ne se remit en route que la nuit suivante. Enfin, après dix nuits semblables, dix nuits de périls continuels, passant à travers les retranchements des Russes et des Impériaux, dormant mal, mangeant à peine et toujours escorté par Steinflich et le Baron, il parvint à toucher le bord du Nogat. Là, Steinflich quitta le roi, mais le Baron voulut l’accompagner encore. Le roi passa le Nogat avec lui ; puis, arrivé sur l’autre rive, il gagna un village nommé Bialagora, où il acheta un chariot et un cheval. Deux jours après, dans cet équipage, le roi Stanislas de Pologne fit son entrée dans Marienwerder. Il était hors de danger et loin de la hache des Russes. Alors le Baron prit congé de lui.

« Adieu, Sire, lui dit-il.

– Vous me quittez ?

– Je retourne à mon poste, Sire.

– Hélas ! fit le roi avec un triste sourire, je n’ai plus de royaume et je suis le plus pauvre des Polonais. Je n’ai donc à vous offrir ni dignités, ni fortune pour vous retenir auprès de moi, et je vous laisse.

– Sire, dit fièrement le Baron, si j’étais polonais, Dieu m’est témoin que je voudrais vous suivre au bout du monde, dussions-nous l’un et l’autre manquer d’abri et de pain. Mais je suis au roi de France, et je n’ai fait que le servir en vous escortant. »

Le roi tendit la main. Nossac fléchit un genou et la baisa. Puis il s’inclina et alla préparer son départ.

Dans l’hôtellerie où il était descendu, venait d’arriver un znapancouvert de poussière et paraissant avoir fait une longue route. Il demanda à parler au Baron.

Le Baron était toujours revêtu de ses habits de paysan, mais le znapanalla vers lui et lui dit :

« Mon général, je viens à vous de la part du général Steinflich.

– Pourquoi cela ? demanda le Baron en tressaillant.

– Pour vous avertir qu’une embuscade est dressée sur l’autre rive du Nogat.

– Et cette embuscade ?

– Pour vous, mon général. Les Russes se sont promis de vous faire payer cher l’enlèvement du roi Stanislas.

– En sorte que je dois rester ici ?

– Oui, mon général, à moins que…

– À moins ? interrogea Nossac.

– À moins que vous n’ayez confiance en moi pour vous aventurer en ma compagnie, dans l’intérieur des terres ou des forêts. Je connais des chemins où les Russes ni les Impériaux ne passeront jamais, et vous promets qu’avant quinze jours vous serez aux frontières de Prusse et pourrez vous embarquer.

– Morbleu ! s’exclama le Baron, j’aime tout autant cela. »

Et il quitta son déguisement, se procura des vêtements convenables et un cheval, puis dit au znapan :

«  Nous partirons dès demain avant le jour, si tu veux.

Le znapans’inclina et réprima un diabolique sourire, qui venait sur ses lèvres, tandis qu’il murmurait à part lui :

– Le château des veneurs noirs est loin encore… Mais nous y arriverons ! »

Le Baron dormit mal dans le lit misérable qui était cependant le meilleur de l’auberge où il était descendu. Le cauchemar, ce rêve pénible qui suit d’ordinaire les grandes fatigues, l’assaillit pendant plusieurs heures et déroula dans son imagination impressionnée les contes les plus étranges et les plus noires légendes qui aient cours dans cette mystérieuse Allemagne qui, de nos jours encore, n’est point complètement affranchie des traditions superstitieuses et féeriques du Moyen Âge. Tout à coup, une voix monotone, lente, bizarre, l’éveilla en sursaut. Cette voix disait un chant slavon dont voici le premier couplet :

Le vieux châtelain, le sourcil froncé,

Est encore assis à minuit passé

Dans son grand fauteuil séculaire,

Le dernier tison du feu, et l’aurore teint

L’horizon bientôt. Qu’a-t-il pour se taire

Et garder ainsi son visage austère,

Sombre et menaçant, le vieux châtelain ?

Le vieux châtelain, dans la forêt sombre,

À l’heure où le jour s’efface sous l’ombre,

Aura vu passer sur son cheval noir

Le veneur tout noir qui nuit et jour chasse,

Le noir veneur qui jamais ne se lasse,

Et, le fouet en main du matin au soir,

Embouche la trompe, et poursuit la chasse…

On verra demain des morts au manoir !

Ce chant s’élevant tout à coup au milieu du silence nocturne et réveillant les échos paisibles des environs, étonna le Baron assez vivement pour le faire sauter au bas du lit et courir à sa fenêtre qui donnait sur la cour de l’auberge.

À la clarté de la lune qui frangeait d’argent de gros nuages noirs, affectant des formes étranges et tourmentées, il aperçut un homme occupé à harnacher deux chevaux.

C’était le znapan.

Rassuré, le Comte retourna à son lit, prit sa montre au chevet et la consulta. Il était à peine une heure du matin.

« Oh ! Pensa-t-il, mon drôle est bien pressé de partir… »

Il retourna à la croisée et l’appela. Le znapantourna la tête :

«  Bonjour, mon général, dit-il ; puisque vous êtes éveillé, habillez-vous promptement.

– Nous partons de bien matin…

– La route est longue.

– En route donc, fit le Baron. »

Il s’habilla lestement, descendit sans bruit dans la cour, mit ses pistolets prudemment amorcés dans ses fontes, boucla soigneusement le ceinturon de son épée et se mit en selle. Le znapansauta sur la croupe nue de son cheval avec cette légèreté fantastique des cavaliers hongrois ou bohèmes, et passa le premier. Ils sortirent ainsi du bourg et prirent un petit sentier rocailleux, inégal, encaissé de haies vives et s’enfonçant d’abord au milieu d’une plaine couverte de bruyère, pour aller ensuite courir par rampes brusques et sinueuses au flanc d’une montagne chargée de sapins noirs, qui s’ouvrait tout à coup comme une bouche gigantesque, et se trouvait coupée en deux par une gorge profonde se dirigeant au sud-est.

Depuis que le Baron s’était fait entendre au znapan, ce dernier avait éteint sa chanson, et, dominé par d’autres préoccupations, le Baron ne prit pas garde à ce silence subit et se laissa aller bientôt, bercé par le pas cadencé de sa monture, à cette rêverie toute mélancolique qui s’empare si facilement du voyageur, la nuit, au milieu des campagnes muettes, paisibles, dont un léger souffle de vent, un oiseau nocturne ou un grillon troublent seuls le silence. La lune, passant successivement derrière les nuages, tigrait plaines et coteaux d’ombres gigantesques et bizarres ; parfois, elle disparaissait complètement, et alors l’obscurité était profonde, et le Baron avait toutes les peines du monde à voir trois pas devant lui le cheval de son guide. Les nuages allaient se resserrant peu à peu : au moment où les deux cavaliers atteignirent l’entrée de la gorge, ils ne formèrent plus qu’une seule route noire et menaçante ; la lune disparut tout à fait, et les ténèbres devinrent si profondes que le Baron sentit son cheval frissonner instinctivement sous lui. Tout aussitôt la voix du znapans’éleva de nouveau et continua sa chanson.

Ce veneur maudit a Satan pour père ;

Il est tout puissant, il peut tout sur terre ;

Il a dans les bois un château d’argent,

Sa meute est ardente, et met hors d’haleine

Un grand cerf dix cors en une heure à peine.

« Ah çà, maraud ! s’écria le Baron impressionné malgré lui, que me chantes-tu là ?

– La légende du veneur noir.

– Qu’est-ce que le veneur noir ?

– Vous le voyez bien, mon général, c’est le fils du diable.

– Le rencontrerons-nous en route ? demanda M. de Nossac en riant.

– Dieu nous en préserve, mon général.

– Et pourquoi cela ?

– Parce que ceux qui voient le veneur noir meurent dans les vingt-quatre heures.

– Ah ! Par exemple !

– À moins qu’ils n’aient une fille à marier…

– Ah ! Ah !

– Car on dit qu’il cherche femme, le veneur noir, et qu’aucune, noble châtelaine ou paysanne, ne veut de lui.

– Je n’ai pas de fille à marier, mais je cherche femme ; si le veneur noir en avait une… mordieu ! Je crois que je l’épouserais. »

Le Baron achevait à peine ces mots d’un ton léger, qu’une voix stridente s’éleva dans les profondeurs de la gorge, à cinq cents mètres devant les cavaliers, et cette voix bien autrement accentuée et terrible que celle du znapanentonna un troisième couplet de la légende du veneur noir, couplet inconnu sans doute au znapan :

Qu’a donc le châtelain, que son front est sévère,

Et qu’à l’heure où tout est calme sur cette terre,

Où tout dort, il demeure au coin de l’âtre, ainsi

Qu’un trépassé qui vient de la ronde infernale,

Qu’au carrefour des bois Satan la nuit étale,

Et qui se veut asseoir encore une heure aussi

Au feu de sa maison, et frissonnant et pâle,

Se réchauffer avant qu’un vert rayon d’opale

Ait glissé, tremblotant, dans le ciel éclairci ?

« Quelle est cette voix ? demanda le Baron tressaillant et arrêtant court son cheval. »

Mais le znapan ne répondit pas, soit qu’il fût dominé par la terreur, soit qu’il n’eût point entendu l’interpellation. La voix reprit :

Le vieux châtelain est sexagénaire,

Il a vu passer en quelque clairière

Le cheval d’ébène et le veneur noir…

C’est qu’avant la nuit prochaine au manoir

On verra des morts, et que dès ce soir

L’aumônier dira sa morne prière.

Ce n’est point cela. Le grand veneur noir

Est venu naguère heurter au manoir

Il a dit au vieux châtelain : « Ce soir,

Je veux aimer ta fille une nuit entière. »

«  Mais quelle est donc cette voix ? s’écria le Baron de Nossac. »

En ce moment, un éclair jaillit de la voûte de nuages qui s’entrouvrit ; cet éclair éclaira la gorge deux secondes, et à sa sinistre lueur, les deux voyageurs aperçurent immobile, au milieu de la route, un cavalier vêtu de noir, monté sur un cheval noir comme lui, et ayant masque de velours au visage et trompe de chasse sur l’épaule.

« Le veneur noir ! Murmura le znapand’une voix que l’effroi semblait étrangler.

– Par la mort Dieu ! s’écria le Baron frissonnant et voulant dompter chez lui la terreur du danger par le danger lui-même, je veux le voir de près ce veneur terrible ! »

Et il poussa son cheval, qui tremblait sous lui.

Le veneur noir, car c’était bien lui, à en juger du moins par l’apparence, le veneur noir, disons-nous, demeura immobile au milieu de la route, semblable à quelque génie colossal défendant l’entrée de cette noire et mystérieuse vallée aux simples mortels. Il avait en effet une taille véritablement gigantesque et comme on n’en trouve plus que dans le nord de la Germanie ; son cheval, noir comme lui, parut au Baron plus grand et plus fort que les autres animaux de sa race. Mais M. de Nossac, s’il avait eu un premier mouvement de crainte, était assez brave pour maîtriser complètement sa terreur et son émotion dans l’espace de quelques secondes. Le temps de galop qu’il fit pour arriver jusqu’au veneur, si court qu’il fût, suffit à lui rendre tout son sang-froid, et quand il ne se trouva plus qu’à vingt pas, il arrêta court sa monture et cria à l’étrange cavalier :

«  Holà, mon maître, place, s’il vous plaît ? »

Le veneur noir ne répondit pas ; mais il poussa son cheval à son tour et vint à la rencontre du Baron.

Un second éclair entrouvrit les nuées, les sillonna rapidement, et éclaira les deux cavaliers au moment où ils se trouvaient face à face, leur permettant ainsi de s’observer réciproquement.

«  Eh bien ! demanda M. de Nossac avec courtoisie, mais d’un ton ferme et froid, Votre Seigneurie infernale me livrera-t-elle passage ?

– Ah, ah ! Ricana le veneur, vous paraissez me connaître, mon gentilhomme ?

– Parbleu ! dit le Baron, on m’a raconté le commencement de votre histoire, et vous venez de me dire la fin, le tout dans une ballade assez joliment rimée. Vous êtes le veneur noir…

– Tout comme vous le Baron de Nossac. »

Le Baron, entendant prononcer son nom, fit un mouvement de surprise et d’inquiétude :

«  Bah ! dit-il, se dominant aussitôt, il est tout naturel qu’un fils du diable sache par cœur le grand armorial de France.

– Et vous y avez même, si j’ai bonne mémoire, mon gentilhomme, une assez belle place ; vous datez des croisades, je crois ?

– En effet. Votre Seigneurie voit-elle quelque inconvénient à ce que je continue ma route ?

– Mon cher Baron, répondit familièrement le veneur noir, vous êtes sur la limite de mes terres ; je possède cette vallée et vingt lieues de forêts alentour ; j’ai, en outre, un assez beau castel à dix lieues d’ici. Vous voyez que je suis un châtelain fort présentable et qui ne ferait nullement une piètre figure à la cour d’un souverain quelconque, fut-ce mon cousin de Prusse et de Russie.

– Je vous en félicite, fit le Baron poliment, vous avez de superbes domaines. Seulement, s’il m’était permis de vous donner un conseil…

– Oh, ne vous gênez pas. Je sais par cœur les œuvres d’un de vos poètes du dernier siècle, maître Nicolas Boileau, un homme d’esprit, Baron, et qui, je le prévois, sera fort maltraité dans cent cinquante ans d’ici par une école de romantiques qui auront le défaut d’avoir plus de génie que de sens. Je me souviens d’un vers assez remarquable : Aimez qu’on vous conseille, etc.

– Je me permettrai donc de vous engager, Monseigneur, à éclairer un peu mieux les routes de votre domaine. Il fait noir ici comme dans une conscience de janséniste.

– Vous croyez ? demanda sérieusement le veneur noir.

– Et je pense qu’il vous serait facile de distraire un ou deux tisons du brasier où se chauffe Sa Majesté votre père, depuis qu’elle a renoncé à se geler dans le paradis.

– Mon père a toujours froid, dit sèchement le veneur, et puis, ses hôtes sont si nombreux qu’il ne peut les frustrer ainsi. Par exemple, Baron, reprit-il en ricanant, si, quand vous serez parmi eux, vous voulez me faire cadeau de votre part de feu pour me servir de réverbères et de lanternes, je l’accepterai avec grand plaisir !…

– Je regrette infiniment que ce ne soit pas tout de suite, répliqua le Baron sur le même ton de persiflage, car je crains fort que mon guide ne se casse le cou avant qu’il soit peu : il est si fort effrayé déjà…

– Votre guide, Baron, est au coin du feu à l’heure qu’il est.

– Ah ! Par exemple !

– Voyez plutôt. »

Un troisième éclair parut obéir à un ordre mental du veneur noir, et fit resplendir les roches tourmentées et les sombres taillis de la gorge dans le rayon d’un quart de lieue. Le veneur étendit la main, le Baron se retourna, explora la route, examina, chercha…, et ne vit plus rien.

Le znapanavait disparu.

Le Baron poussa un cri de surprise.

« Où donc est-il passé ?