LE LION AMOUREUX

LE LION AMOUREUX

Dans la jungle, terrible jungle vivait le roi des animaux : le lion.

Il s’appelait Victor, comme son père, le père de son père, le père du père de son père, le père du père du père du père de son père… bref depuis longtemps.

Victor n’avait endossé son rôle de Roi des animaux que depuis très peu de temps, quand il croisa son copain Albert, le rhinocéros blanc.

«  Salut Victor. Comment vas-tu ? Tu n’es pas trop triste que ton père ait rejoint ses ancêtres.

  • Si ! j’ai beaucoup de chagrin. Il avait tant de choses à m’apprendre encore.
  • Tu règnes désormais sur un vaste territoire. Tu es encore tout jeune, mais tu réussiras, j’en suis sûr.
  • Je redoute de devoir me fâcher, rugir, menacer pour faire respecter la paix dans la jungle. 
  • Les rhinocéros, les singes, les éléphants t’aideront si besoin »

Cette preuve d’amitié réchauffa le cœur de Victor, qui s’allongea à l’ombre d’un Baobab en attendant que le temps passe. Il se laissa emporter par une douce sieste, pleine de rêves : un bon repas, une soirée avec les copains, une grande course dans la brousse à la poursuite d’une gazelle, les jeux avec les cousins…

Quand il se réveilla, le soleil brûlait. Victor posa sa tête sur se pattes avant et regarda au loin : il reconnut Agnès la Girafe qui déambulait doucement à la recherche de quelques feuilles à croquer. Une silhouette passa près de lui, sans bruit. Victor se redressa d’un bond et demanda à Albert :

«  Mais qui est-ce ?

  • Lionne NB.pngC’est Sandy, la jeune lionne, fille de Jeremiah.
  • Mais elle est très grande maintenant. Je me souviens avoir joué à se mordre, quand nous étions de tous jeunes lionceaux. Elle est, comment dire…
  • Jolie ! » fit remarquer Albert avec une pointe d’ironie.

Sandy, faisait onduler son corps ; elle portait sa queue très haute; son poil était brillant ; ses épaules étaient musclées.

Victor la regardait passer, la langue pendante. Il ne voyait qu’elle. Il n’entendait plus Albert qui lui parlait ; il fixait la belle Sandy. Ali, le petit singe farceur riait depuis son arbre où il observait la scène. Il cria :

« Majesté, rentre ta langue, elle va tomber par terre ! »

Cela fit sortir Victor de sa torpeur, qui rugit fort en direction d’Ali qui s’enfuit à toute vitesse vers un autre arbre.

«  Bonjour Victor, lui dit Sandy avec une voix douce. Tu rugis très bien. Je suis sûr que l’on t’entend de très loin.

  • Euh ! Euh ! Merci… »

Victor ne put rien dire de plus. Aucun son ne sortait. Il secoua sa crinière pour se ressaisir, mais Sandy avait déjà disparu derrière les grandes broussailles.

«  Je crois que le lion est amoureux. Je crois que le lion est amoureux. Je crois que le lion est amoureux. », chantait Ali depuis le haut de l’arbre où il s’était réfugié. Albert riait beaucoup.

Victor haussa les épaules et partit à la chasse. Cela allait lui changer les idées, pensa-t-il. Et puis, Sandy est jolie et c’est bien de le dire. Mais je ne suis pas amoureux, se répétait-il dans sa tête.

Victor, pendant plusieurs jours ne réussit pas à attraper la moindre antilope. Il se contenta de manger les restes laissés par quelques lionnes de sa tribu.

On le sollicita pour régler à un conflit entre les éléphants et les hippopotames sur une histoire de territoire près de la réserve d’eau. Il répondit : « Faites comme vous voulez ! »

Un immense troupeau de buffles s’était introduit sur les prairies de son royaume et en avait mangé une grosse partie. Tout le monde était venu voir Victor, qui rêvassait en haut de la colline. On lui montra la poussière qui s’élevait sur le passage des buffles. Il fit : « Ah !bon ? » et se rendormit. Quand il se réveilla et se décida à intervenir, il était déjà bien trop tard. Il courut après quelques petits buffles trainards. Mais tous ne purent ne constater que les dégâts. La prairie ne repoussera que lors des prochaines pluies, qui n’étaient pas pour tout de suite.

Il laissa plusieurs lions se battre sans intervenir.

Le conseil des animaux de la steppe de Kanjuguirango, se réunit en toute urgence. Il y avait des représentants de tous les animaux : girafe, rhinocéros, singes, antilopes, gazelles, léopards, éléphants, hippopotames, mêmes les hyènes que personne n’aimait vraiment. Tous s’accordaient à dire que depuis plusieurs semaines Victor, le fils de Victor et petit-fils de Victor, ne remplissait plus sa fonction de Roi de la Jungle et que cela remettait en cause la sécurité et même l’avenir de la steppe de Kanjuguirango. Chacun des animaux avait son opinion sur le sujet : « Il est peut-être devenu gogol ? », « Il a peut-être peur ? », « Il est peut-être malade ? », « Il est peut-être trop jeune ? », « Il n’a peut-être pas bien compris son rôle de roi des animaux ? ». A chaque proposition, une bruyante discussion s’engageait. Parfois les animaux se disputaient quand ils ne partageaient pas les mêmes opinions.

Soudain, au milieu de ce brouhaha indescriptible, le petit singe Ali se mit à crier :

«  Ecoutez-moi ! Moi, je sais Pourquoi. Oh, Oh ! je sais pourquoi ! »

Le conseil se tut immédiatement et se tourna vers ce petit singe de rien du tout, qui passait tout son temps à faire des blagues, et qui aurait l’explication. Improbable.

« Ecoutez-moi. VICTOR EST AMOUREUX. »

Un vent de stupeur traversa le groupe.

Tous répétèrent : « Le roi est amoureux ? » «  Comment est-ce possible : il est si jeune ? »

Albert, le rhinocéros blanc, prit la parole et expliqua que Victor était dans cet état depuis qu’il avait croisé le regard de la belle Sandy.

«  Que pouvons-nous faire ? » reprirent en chœur les animaux, à la recherche de la meilleure des solutions.

« Il faut les marier » répondit Albert, « A condition, bien évidemment que Sandy et ses parents soient d’accord. Un long débat s’engagea : « il y a d’autres jeunes lionnes dans notre troupeau qui pourraient devenir reine. Pourquoi Sandy qui vit sur le territoire de Sangagala ? »

Ali, qui semblait bien expert en matière d’amour cita une phrase qu’il avait entendue : « Si on me demande pourquoi je l’aimais, je répondrais parce que c’était elle – parce que c’était moi ».

« L’amour, ça ne se commande pas. Il vous tombe dessus sans prévenir. »

Les animaux du conseil, se rappelèrent avec nostalgie leur rencontre avec leurs épouses et dirent : « Ali, tu as raison. Nous allons aller voir Jeremiah, la maman de Sandy et demander ce qu’elle en pense. Ali, tu es désormais membre du Conseil, nous sommes fiers de toi. Tu nous accompagneras voir les animaux du territoire de Sangagala. »

La petite troupe partit vers les steppes du sud, et attendirent au bord du Lac de Kanji que le Lion de ce territoire vienne leur demander ce qu’il voulait. Il n’avait pas l’air commode et rugit violemment pour expliquer que l’eau du Lac était réservée et qu’ils devaient retourner d’où ils venaient. Les membres du conseil avaient très peur de parler et peur de la réaction du vieux lion. Ali, le plus courageux de tous s’approcha du lion qui ouvrit grand sa gueule comme pour avaler le petit singe d’une seule bouchée. Ali cria : « Victor, notre roi, est amoureux de Sandy ! » et Ali courut se réfugier sur le dos d’Albert qui montra sa corne pointue.

Le lion referma la gueule et sembla s’étrangler : « Quoi, c’est impossible ! »

Jeremiah avait rejoint l’attroupement.

Elle s’adressa à son mari et au Conseil de la steppe de Kanjuguirango :

« J’ai entendu ce qu’a dit le petit singe, expliqua Jeremiah. Sandy m’a effectivement dit qu’elle avait croisé Victor, il y a quelque temps. Elle l’avait trouvé très beau et depuis, elle ne chasse plus, elle boude tout le temps, elle passe son temps à rêvasser, elle ne parle plus à personne. Je crois que Sandy est tombée…  amoureuse de Victor ! »

Tous les animaux crièrent « Hourrah ! Hourrah ! », sauf le vieux lion qui objecta que ce n’était pas possible entre des animaux de territoires différents. Et que ce n’était pas discutable.

Les animaux du Conseil baissèrent la tête et repartirent vers leur pays. A peine, s’étaient-ils écartés du lac de Kanji, qu’ils entendirent une immense clameur, puis un nuage de poussières les firent tousser et ils sentirent une odeur acre : la steppe était  en feu ! La lumière rouge de l’incendie se voyait de très loin. Jeremiah cria : « où est Sandy ? ». La jeune lionne avait l’habitude de jouer avec ses sœurs sur les grands rochers au nord du Lac. Mais déjà la chaleur du feu se faisait sentir. Le chef de Sangagala était parti s’occuper des animaux en panique et les guidait vers le Lac, où ils seraient à l’abri. Jeremiah était folle de douleur : « Que faire ? Sandy doit être prisonnière sur les rochers ! ». Quand la steppe brûlait, une énorme solidarité unissait les habitants de la région. Le feu avait probablement été déclenché par un éclair tombé sur des arbustes très secs. Les éléphants et les rhinocéros creusèrent un fossé et les singes ramassèrent les broussailles pour empêcher le feu d’avancer. Les girafes que l’on pouvait voir de très loin, indiquaient la direction à suivre pour ne pas se faire piéger. Tous priaient pour que la pluie tombe !

Soudain, on vit une petite troupe de lions, venus directement du territoire de Kanjuguirango. Ils couraient à contre sens de la foule des bêtes qui fuyaient le feu. Ali hurla :

« C’est Victor !

– Comment peut-on vous aider ? » demanda celui qui guidait l’escouade.

– Sandy est probablement en danger, dans les Rochers rouges à 3 kilomètres au Nord du Lac.

– Nous y allons »

Victor et ses amis, foncèrent vers le Nord, malgré le danger du feu qui progressait. Arrivés au pied de la colline, ils virent Sandy et ses trois sœurs réfugiées sur une plateforme entourée de grandes flammes. Victor prit dans sa gueule une grande branche, imité par les autres lions. Ils avancèrent au travers du feu en balayant les flammes avec la branche. Il fit signe aux lionnes de grimper sur leurs dos et firent le chemin inverse en remuant la tête pour chasser le feu avec la grande branche feuillue. La fumée commençait à les asphyxier. Les lions coupèrent un moment leur respiration et rejoignirent les eaux du Lac dans lesquelles ils plongèrent pour mouiller leurs poils qui commençaient à roussir. Puis ils firent le tour du Lac pour se mettre à l’abri. Jeremiah et son époux mâle sautèrent de joie en revoyant leurs filles.

Sans dire le moindre mot, les animaux regardaient les arbres brûler. Beaucoup pleuraient.

Au milieu de la nuit, la chaleur se fit de plus en plus lourde. Le tonnerre tonna. Un nouvel éclair éclaira le ciel. Quelques gouttes, grosses, lourdes, tombèrent sur le museau des hippopotames. Puis la pluie tomba pendant plus de deux heures. Au petit matin, la jungle fumait. Le feu avait été éteint mais on ne distinguait plus que des branches noircies à perte de vue. Que restait-il à manger ? Où aller ?

Victor était resté toute la nuit aux côtés de Sandy et de ses parents.

Il sentait la peine des animaux qui avaient dû fuir leur pays. Il s’adressa à tous :

«  Je vous propose de venir vivre sur le territoire de Sangagala. Il est suffisamment grand et riche pour vous accueillir en attendant que la végétation de Kanjuguirango repousse et vous nourrisse à nouveau. »

Le Lion de Sangagala le remercia chaleureusement. Sandy regarda son père d’un air implorant, qui se mit auprès de Jeremiah et déclara : « Si c’est toujours votre volonté, vous pouvez vous marier. Ainsi vous serez pour un temps le Roi et la Reine de Sangagala et de Kanjuguirango. Soyez heureux mes enfants ! »

Victor et Sandy vécurent longtemps et eurent de nombreux petits lionceaux…