LE MANCHOT QUI AVAIT PEUR DE L’EAU

Sur la plage de Boulders, sur la péninsule du Cap, à la pointe Sud de l’Afrique, vivent des manchots. L’endroit est abrité, le sable bien blanc et lisse, la mer offre beaucoup de poissons, même si avec le réchauffement climatique, l’offre devient moins abondante.

Les manchots du Cap font leurs bébés à cet endroit depuis que le monde est monde.

En ce jour de novembre, une maman manchote couve son unique œuf, tandis que son mari va pêcher pour elle la nourriture dont elle a besoin. Le papa manchot garde le poisson dans sa gorge, puis il s’approche du bec de madame manchote et lui met le poisson dedans. Les vents, la pluie, les autres femelles qui couvent et crient, ne perturbent absolument pas la maman manchote, bien calée pour réchauffer et couver son œuf. Soudain, elle entend un craquement et un sifflement. C’est le jour où le petit va sortir de sa coquille au bout de précisément de 39 jours.

La femelle se dégage sous le regard bienveillant du papa. Un poussin tout gris, tout moche, le poil dans tous les sens, émerge de la coquille et réclame déjà à manger.  Le papa se précipite dans l’eau et revient avec de la nourriture qu’il ré-ingurgite ans la gorge de son bébé.

Autour d’eux, dans un bel ensemble apparaissent d’autres petits manchots qui réclament à manger avec force.

Voilà comment est venu sur Terre le petit Edward. C’est ainsi que les parents appelèrent leur nouveau petit. Ils étaient très fiers de le montrer aux voisins. Mais tous les parents étaient occupés à faire l’aller-retour entre la mer et la dune, en se dandinant sur le sable humide. Ils étaient meilleurs nageurs que marcheurs. Ils se relayaient car il fallait défendre le petit des prédateurs en tout genre : les grand oiseaux ou les chats sauvages qui rôdent autour de la plage de Boulders.

A côté de lui, était née une petite Carole. Elle était bien jolie cette femelle manchote, pensa Edward. Il lui demanda comment, elle allait. Elle répondit qu’elle avait très froid et aurait préféré rester dans sa coquille ! Elle montra l’océan à Edward en lui disant que bientôt, ils devront plonger dedans pour aller chercher eux-mêmes leurs petits poissons ou calmars.

« Plonger dans cette eau verte et froide. Surement pas ! J’aimerais mieux rester sur la plage !

– tu dis n’importe quoi. Tu es un animal qui nage et qui mange ce qu’il y a dans la mer.

– mes parents s’occuperont de moi et m’apporteront à manger tandis que je resterai bien au sec à prendre le soleil.

– tu es fou. Voilà tu es fou. Je ne te parlerai plus. »

La maman manchote de Carole écoutait ce que racontaient les enfants et trouvait bien bizarre le petit Edward.

Tous les petits se regroupaient pour discuter et parler de l’avenir. Ils imaginaient déjà avoir une famille. Edward regarda du coin de l’œil Carole qui haussa les épaules pour toute réponse. Ils racontaient des drôles d’histoires : « il y a dans l’océan, des bêtes dangereuses qui attaquent et dévorent les manchots du Cap !

– lesquels ?

– il y a des requins blancs qui ont une énorme mâchoire pleine de dents pointues qui avalent en une bouchée un manchot. Mais, ils sont rares près des côtes. Par contre, nos ennemis absolus, ce sont les otaries qui nagent vite et ont un appétit féroce.

– j’ai peur, dit Edward. »

Carole haussa à nouveau les épaules, et se moqua du manque de courage de ce petit voisin.

Georges demanda si quelqu’un voulait aller tremper les pieds dans l’eau. Tous crièrent : « Oui, super !

– mais vous n’avez pas peur des otaries, objecta Edward. »

Carole haussa encore les épaules. Décidément son amoureux serait un bien mauvais mari.

« Non, elles ne s’approchent pas aussi près de la plage. »

Tous coururent vers l’eau en criant, sous le regard bienveillant des parents. Ils s’éclaboussaient, plongeaient la tête la première dans l’eau, se poussaient, faisaient des dessins dans le sable mouillée, ou construisaient des remparts pour lutter contre la marée montante.

Edward était resté en retrait. Il avait posé le bout de sa patte palmée dans l’eau. Il l’avait trouvé effectivement très froide.

« Ce n’est rien. Tu sais que nos cousins manchots de l’Antarctique, juste en face, se baignent au milieu des icebergs dans une eau à 0°C et parfois ils plongent sous la glace pour aller chercher des poissons ! »

Edward frissonna rien qu’à l’idée d’une eau pleine de glaçon. Il recula sur le sable sec et observa ses camarades. Il courait vers la mer, puis s’arrêtait et repartait. Il faisait semblant de revenir de baignade.

En fin d’après-midi, tous regagnèrent leur coin de sable avec leurs parents.

Carole demanda :

« Tu ne t’es pas baigné ?

– si,si, répondit Edward ;

– Menteur ! C’est une poule mouillée. C’est une poule mouillée. C’est une poule mouillée. » Chanta Carole.

Tous les copains reprirent la chanson : « C’est une poule mouillée ».

Edward s’en fichait. Il n’aimait pas l’eau, un point c’est tout et personne n’allait le forcer à se baigner.

Les parents d’Edward avaient vu ce qui s’était passé. Ils étaient très surpris du comportement de leur enfant. Les pingouins et les manchots aiment l’eau, c’est dans l’ordre des choses. Il ne peut en être autrement. Ils attendirent quelques jours, en pensant que les choses allaient s’améliorer. Eh bien, Non ! Edward restait tranquillement sur le sable à regarder les oiseaux dans le ciel, à manger les petites crevettes que lui préparait dans son gosier sa maman, à se chauffer au soleil de l’Afrique du Sud.

« Ce n’est pas possible. Il faut absolument qu’il se baigne et apprenne à nager.» dirent les parents.

Le lendemain, ils emmenèrent Edward vers la mer, en le poussant et en le menaçant :

« Si tu ne viens pas, tu n’auras pas à manger,

– Viens avec moi dans l’eau, dis le papa, je vais te montrer comment nager. »

Edward restait sur le bord et résistait à la poussée de son papa. Puis il se mit à crier, à hurler, si fort que toute les manchots de la plage se retournèrent. Les parents d’Edward avaient honte.

«  Je m’en fiche, répondit Edward, je n’aime pas l’eau. 

– tu es le seul manchot au Monde, au Monde répéta la maman, à ne pas vouloir nager » puis elle se mit à pleurer.

Le papa manchot dit :

« Tu fais de la peine à ta maman et tous tes camarades se moquent de toi, allez, viens »

Edward se remit à hurler. Peine perdue. Ce petit ne voulait rien entendre. Il aurait simplement fallu qu’il plonge au moins une fois pour s’apercevoir que l’on trouve l’eau très bonne au bout de quelques minutes, que l’on n’a plus envie d’en sortir, et que nager ou plonger dans les vagues, c’est super drôle.

Ils remontèrent vers  leur dune, en remuant la tête d’un air désespéré. Ils en parlèrent autour d’eux. Personne n’avait entendu une telle chose : un manchot du Cap qui n’aimait pas l’eau !

L’été approchait. C’était l’époque où les manchots changeaient de plage pour trouver ailleurs une plus grosse quantité de nourriture. Ils  allaient sur une île qui était à quelques kilomètres en face de Boulders. Mais il fallait nager !

Ils se résignèrent à abandonner Edward qui probablement mourra de faim, seul sur plage. Tout le monde était triste.

Carole avait beaucoup grandi. C’était une bien jolie manchote. En fait, elle aimait bien son petit voisin.

Le jour du départ, elle alla voir Edward. Elle enlaça son cou avec le sien, plusieurs fois en signe d’au-revoir. Edward vacilla sous l’émotion.

 Carole s’en aperçut et lui dit :

« Veux-tu que ce soit moi qui t’emmène dans l’eau ?

– On entrera dans l’eau doucement. Tu ne m’éclabousseras pas. Promis ? Et si je ne veux pas, tu ne me forceras pas. Promis ?

– Promis, jura Carole. »

En claudiquant, bras dessus bras dessous, les deux enfants se dirigèrent vers l’océan. Ils entrèrent doucement dans l’eau.

« Il ne faut pas se mouiller la nuque, demanda Edward.

– ce n’est pas nécessaire pour les manchots. Suis-moi. »

Edward avançait, puis s’arrêtait, puis repartait.

«  Allez, plonge maintenant tu es déjà tout mouillé. »

Edward respira un grand coup et mis la tête sous l’eau. Carole avait fait de même. Ils se sourirent sous l’eau. Elle l’entraîna vers le large. Elle remuait son corps dans tous les sens pour aller plus vite. Edward l’imita. Pendant plus d’une heure, ils sautèrent de vagues en vagues, croquèrent deux petits anchois, remuèrent le sable à la recherche d’étoiles de mer. Edward offrit la plus belle à Carole.

Les parents étaient cette fois-ci inquiets de ne pas voir revenir leur enfant. Ils guettaient sur le bord de la plage le retour des deux amis.

« C’était génial ! », s’écria Edward en sortant de l’eau. Carole fit un clin d’œil à toute la communauté.

« Parfait, nous partirons pour le rocher de Sunmore, demain matin. » dit maman manchote.

Edward et Carole furent les meilleurs amis du monde.

Quatre ans plus tard, ils se marièrent et eurent un bébé.

Un bébé nageur !