LE RESTAURANT DE NOËL

Conte culinaire de Noël

La neige tombait très fort depuis le matin et recouvrait la campagne et les rues et s’accumulait sur les toits. La circulation était difficile, mais les gens vaquaient à leurs occupation en cette veille de Noël : certains préparaient les derniers cadeaux, d’autres cherchaient la belle robe ou le beau costume de réveillon, des familles mettaient les bagages dans le coffre des voitures afin d’aller rejoindre leurs parents. Les maisons et les monuments brillaient de mille feux. Le Maire avait installé un grand sapin de Noël sur la place centrale. Les cloches de la Cathédrale sonnaient plus que d’habitude. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Sauf chez les Martin !

Gaston Martin avait une forte fièvre, il grelottait, ses mains tremblaient et aucun médecin n’était disponible en cette période. Ni plus ni moins que d’habitude d’ailleurs.

Sa femme Angèle, ne se portait pas mieux. Elle souffrait des mêmes symptômes que Gaston et passait son temps à dormir profondément.

Cela n’aurait été qu’un mauvais moment à passer, sauf que Angèle et Gaston tenaient un petit mais très bon restaurant dans le centre-ville. La salle affichait complet ce soir. Les personnes avaient payé d’avance un repas de Noël surprise, comme la cheffe savait les préparer avec les inspirations et les ingrédients du marché. Comment les prévenir ? Ils allaient être très déçus ! Où aller ?

Gaston avait passé quelques coups de fil pour demander de l’aide ou un remplaçant. Mais personne ne voulait se déplacer sur ces routes enneigées.

Gaston et Angèle avaient trois filles : Juliette qui allait sur ses 14 ans, Alice 12 ans et Emilie à peine 6 ans.

Elles étaient habituées à ne pas fêter Noël comme les autres enfants, car le métier de leur parent ne le permettait pas. C’était une grosse soirée de fête qu’il ne fallait pas rater. Alors en ces jours fériés, le restaurant était ouvert et Papa et Maman Martin travaillaient tandis que les filles s’occupaient et jouaient avant que Papa ne monte en coup de vent leur dire d’aller se coucher. On réveillonnait avec les papis et les mamies le jour de relâche de la semaine.

Elles allèrent voir les parents dans leur chambre. Ils n’allaient pas bien du tout. Il fallait trouver une solution rapidement. Elles dirent en cœur :

« On veut bien faire la cuisine ce soir !

Le père se redressa  difficilement de son lit et répondit :

«  Mais ce n’est pas possible, vous êtes trop jeunes, vous ne savez pas faire la cuisine comme les gens l’attendent un soir de Noël !

– Maman a annoncé que ce serait un menu surprise pour toutes les tables. Nous allons préparer les recettes que Maman nous a apprises. Nous les préparerons à notre manière.

– Ce n’est pas raisonnable, vous n’allez pas y arriver toutes seules. Cela va être une catastrophe. Nous allons perdre tous nos clients.

– Tu ne crois pas que tu vas perdre tous tes clients si tu leur dit qu’il n’y aura pas de repas de réveillon ce soir dans notre restaurant et qu’ils devront aller manger chez Mac Do.

– C’est effrayant.

-Elles ont raison, dit Angèle qui officie habituellement aux fourneaux. Il faut leur faire confiance. Je suis trop fatiguée. Je n’ai même pas le courage d’appeler les clients. A la grâce de Dieu !

– Bon d’accord, reprit Gaston. De toute façon j’ai l’impression de mourir. La prochaine saison, je me ferai vacciner !

– Super. Vous allez voir, Alice et moi, nous allons assurer. »

Emilie tira sur la jupe de sa sœur en râlant  d’être exclue de la soirée.

« …et Emilie évidemment ! »

Il fallait maintenant se dépêcher. Dresser les tables, c’était facile, elles avaient souvent aidé les parents à le faire. Le verre à eau devant l’assiette ou le plus à gauche, le verre à vin rouge, puis le verre à vin blanc. Il faut faire attention de bien les aligner et les disposer à la française, légèrement sur la droite de l’assiette. Les couteaux et la cuillère à soupe à droite, les fourchettes à gauche, le couteau à fromage et la petite cuillère derrière l’assiette. Mais maintenant dans les restaurants, les serveurs apportent les couverts au fur et à mesure avec les plats.

On montra à Emilie comment plier les serviettes en oreilles de lapin. Elle s’assit à une table et commença son travail de pliage : un triangle, un petit pli de 5 centimètres sur le bord d’un côté, puis un autre pli de l’autre côté. Puis, une fois terminé, on rapproche les pointes extérieures et nous avons une serviette en forme d’oreille de lapin ! « Facile » dit Emilie.

Maintenant le plus compliqué : que faire à manger ce soir ? Qu’y a t-il dans les frigos ? Juliette et Alice firent l’inventaire. Il y avait beaucoup de choses. Elles se rappelèrent de ce que leur maman aimait cuisiner aux grandes occasions familiales.

« Alice tu t’occupes des Entrées.

– ok, je sais ce que je vais faire. »

Alice installa un bac dans lequel on peut régler précisément la température de l’eau. Elle le remplit d’eau et fixa la température à 63,7°. Elle se souvenait de ce chiffre saugrenu par sa précision.

Elle mit des morilles séchées dans un grand saladier avec de l’eau chaude. Elle ajouta un bouillon que leur papa préparait chaque semaine avec des os, des carottes, des morceaux de viande et plein d’aromates.  Alice y mettra des œufs très frais qu’elle fera cuire dans l’eau pendant très exactement une heure. Puis elle fera chauffer les morilles avec leur jus et de la crème fraîche liquide. Dans un ramequin elle videra les œufs au travers d’un grand trou dans la coquille dans un ramequin et versera la crème chaude par-dessus. Bon et facile.

Elle imagina un consommé froid à servir en amuse bouche. Elle prit des crevettes cuites, des branches de céleri, des pommes de terre cuite, du lait de coco, un peu de sauce Kikkoman, de la crème fraîche, des feuilles de coriandre, trois feuilles de menthe. Les proportions étaient faites au petit bonheur la chance. De toute façon  c’était la recette d’un soir. Elle mit le tout dans un grand bol mixeur qu’elle fit tourner jusqu’à obtenir une crème lisse et légère. Elle demanda à sa sœur de goûter. Verdict ? « Excellent, tu rajouteras  du poivre du moulin au denier moment avant de servir. »

Le foie gras avait été cuit par Angèle en début de semaine. Il suffisait de le couper avec un couteau trempé dans l’eau chaude. Sans casser les tranches. Juliette savait faire. Elle prit des figues, une pomme cuite au four sans la peau, ajouta un peu de vinaigre balsamique et mit le tout au mixeur tout simplement. Elle obtint une purée qu’elle servira avec le foie gras et une tranche de pain grillée.

Les fromages étaient dans la remise au frais. Ils terminaient de s’affiner depuis quelques jours. Préparer le chariot était simple. Elles mirent des étiquettes, car elles ne  connaissaient pas tous leurs noms.

Elles étaient très excitées. Pendant ce temps, Emilie terminait le pliage des serviettes.

Le dessert était un jeu d’enfant : Angèle avait vu dans le frigo des babas. Elle décida qu’elle les remplirait en leur centre de crème glacée à la Vanille Bourbon et ajoutera au dernier moment sur le baba, un jus fait d’un peu d’eau sucrée et de Grand Marnier.  De toute façon, elle ne savait pas faire mieux.

Mais que faire en plat principal ? Elle opta pour du poisson. Angèle avait prévu pour ses menus de la semaine du lieu jaune. Les  grands filets étaient tout prêts. Il suffisait de les couper en portion avec leur peau sur le dessus et de les mettre au four. Elle voulait de la couleur : elle choisit de belles fèves vertes et des petites jeunes carottes C’était facile et rapide à cuire.

Quelle sauce ?

Elle alla dans la chambre d’Angèle et la réveilla doucement.

« Maman, je vais faire du poisson. Quelle sauce je peux faire ?

– Tu fais bouillir de la crème, et un verre de Nouilly-Prat (tu le trouveras avec les alcools de cuisine), tu ajoutes du beurre et des brins de safran, et de la pâte d’anchois qui se trouve dans le petit frigo de la cuisine. Tu reviens me faire goûter. Je te dirais quel ajustement faire.

Juliette fit ce que sa maman lui avait demandé. Elle retourna très fière dans la chambre d’Angèle et attendit avec inquiétude. :

« Je suis malade. Je n’ai plus aucun goût. Je ne sens rien. Désolée. Fais à ta façon. Demande à tes sœurs ! »

Alice dit qu’il manquait un peu de sel et que l’on pourrait ajouter un peu de jus de citron.

Tout était prêt pour accueillir les premiers clients.

Ils furent très étonnés d’être reçus par deux enfants. Les filles avaient leur plus belle robe : celle qu’elle portait le jour du mariage de leur oncle Julien.

« Où sont vos parents ?

– Ils se cachent. C’est nous la surprise. Quoi de plus normal que des enfants pour fêter la veillée de Noël !

– Bien sûr. »

Elles ne savaient pas bien servir le Champagne et les vins. Elles demandèrent aux clients de les aider, ce qu’ils voulurent bien faire. Les convives échangeaient les bouteilles entre eux, et sympathisaient. Ils riaient de cette situation très surprenante. Mais où étaient les patrons ?

Le Champagne coulait dans les verres, l’ambiance devenait de plus en plus joyeuse. Les filles avant de mettre une musique de fond, chantèrent :

C’est la belle nuit de Noël,

La neige étend son manteau blanc,

Et les yeux levés vers le ciel,

à genoux, les petits enfants,

Avant de fermer les paupières,

Font une dernière prière.

Petit papa Noël

Quand tu descendras du ciel,

Avec des jouets par milliers,

N’oublie pas mon petit soulier.

Une vieille dame se mit à pleurer d’émotion. Ce chant lui rappela son enfance.  La salle reprit en chœur le refrain. Les parents, de leur chambre les entendirent et furent encore plus catastrophés de la tournure que prenaient les choses.

Alice apporta son consommé froid avec des lichettes de brioche dorées au beurre.

Original !

Puis les œufs parfaits à la crème de Morilles.

Excellent !

Puis les assiettes de foie gras mi cuit servi avec sa pâte de figue.

Fondant à souhait !

Le poisson qui avait cuit sous le grill 10 minutes pas plus, fut servi avec ses fèves vertes, ses carottes orange, et la sauce jaune.

Très beau. Très bon.

Enfin, les filles enchaînèrent le chariot de fromage, en laissant encore une fois les gens se servir.

Les bouteilles de vin étaient en libre service sur une grande table le long du mur.

Puis le Baba, la glace et le Grand Marnier surmonté d’un  cierge magique qui pétillait dans l’obscurité du restaurant. Il y avait beaucoup de bruit, les gens parlaient fort. Les femmes allaient faire la conversation d’une table à une autre. Les maris demandèrent une bouteille de vieux Whisky et la partagèrent dans des petits verres de dégustation.

Juliette, Alice et Emilie vinrent demander si tout s’était bien passé.

Il y eut soudain un grand silence.

Elles eurent très peur.

Les clients se regardèrent. Puis ils crièrent Bravo ! Bravo !

Ils allèrent voir les filles et leur demandèrent pourquoi Gaston et Angèle ne venaient pas recueillir les applaudissements.

« Ils sont au lit avec une bonne grippe !

– mais c’est vous qui avez tout préparé?

oui, c’est moi qui l’ai fait dit Alice.

oui c’est moi qui l’ai fait dit Juliette.

moi aussi, ajouta avec hésitation Emilie. »

Les applaudissements redoublèrent et chacun avant de partir leur fit la bise en leur disant que c’était le meilleur dîner de Noël qu’ils n’avaient jamais fait.

Gaston et Angèle, de leur lit, comprirent que tout s’était bien passé. Ils pouvaient être très fiers de leurs filles qui avaient sauvé leur réputation et appris sur le tas ce qui sera peut-être leur futur métier.