POESIE BERENICE

Bérénice

de Jean Racine Acte IV scène 5

Réalité historique : Dans l’histoire des juifs, il y eut un avant et un après l’évènement de la destruction du deuxième Temple de Jérusalem par Titus, en Septembre 70 avant Jésus-Christ. Beaucoup d’habitants allèrent chercher une nouvelle vie vers les communautés historiques de Babylone ou d’Alexandrie, d’où ils partirent plus tard vers l’Afrique du Nord ou l’Asie, ou les foyers occidentaux.

Titus avait pris pour maîtresse, une femme dont la vertu avait souvent été mise en cause. Elle était juive, fille d’Hérodote Agrippa le dernier roi Hasmonéen de Judée.

Elle était dans le lit de Titus durant les répressions ordonnées par son amant. Les juifs lui vouèrent une grande hostilité. Titus l’emmena avec lui à Rome après sa victoire. La communauté locale romaine n’apprécia pas du tout qu’elle fût juive et représentante royale d’un pays en révolte permanente contre l’Empire. Avant de succéder à son père, Titus se résolut d’abandonner une vie libertine et d’être un Empereur digne d’un Auguste et renvoya Bérénice en Judée.

TITUS
Et c’est moi seul aussi qui pouvais me détruire.
Je pouvais vivre alors et me laisser séduire.
Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir
Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir.
Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible ;
Je n’examinais rien, j’espérais l’impossible.
Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles semblaient renouveler ma flamme.
Tout l’empire parlait ; mais la gloire, Madame,
Ne s’était point encor fait entendre à mon cœur
Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.
Je sais tous les tourments où ce dessein me livre ;
Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s’éloigner ;
Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.

BERENICE
Hé bien ! Régnez, cruel ; contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même, j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais, adieu.
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.