Roman de Toujours: La Baronne Trépassée Alexis Ponson du Terrail

La Baronne Trépassée

Le Baron dormit mal dans le lit misérable qui était cependant le meilleur de l’auberge où il était descendu. Le cauchemar, ce rêve pénible qui suit d’ordinaire les grandes fatigues, l’assaillit pendant plusieurs heures et déroula dans son imagination impressionnée les contes les plus étranges et les plus noires légendes qui aient cours dans cette mystérieuse Allemagne qui, de nos jours encore, n’est point complètement affranchie des traditions superstitieuses et féeriques du Moyen Âge. Tout à coup, une voix monotone, lente, bizarre, l’éveilla en sursaut. Cette voix disait un chant slavon dont voici le premier couplet :

Le vieux châtelain, le sourcil froncé,

Est encore assis à minuit passé

Dans son grand fauteuil séculaire,

Le dernier tison du feu, et l’aurore teint

L’horizon bientôt. Qu’a-t-il pour se taire

Et garder ainsi son visage austère,

Sombre et menaçant, le vieux châtelain ?

Le vieux châtelain, dans la forêt sombre,

À l’heure où le jour s’efface sous l’ombre,

Aura vu passer sur son cheval noir

Le veneur tout noir qui nuit et jour chasse,

Le noir veneur qui jamais ne se lasse,

Et, le fouet en main du matin au soir,

Embouche la trompe, et poursuit la chasse…

On verra demain des morts au manoir !

Ce chant s’élevant tout à coup au milieu du silence nocturne et réveillant les échos paisibles des environs, étonna le Baron assez vivement pour le faire sauter au bas du lit et courir à sa fenêtre qui donnait sur la cour de l’auberge.

À la clarté de la lune qui frangeait d’argent de gros nuages noirs, affectant des formes étranges et tourmentées, il aperçut un homme occupé à harnacher deux chevaux.

C’était le znapan.

Rassuré, le Comte retourna à son lit, prit sa montre au chevet et la consulta. Il était à peine une heure du matin.

« Oh ! Pensa-t-il, mon drôle est bien pressé de partir… »

Il retourna à la croisée et l’appela. Le znapantourna la tête :

«  Bonjour, mon général, dit-il ; puisque vous êtes éveillé, habillez-vous promptement.

– Nous partons de bien matin…

– La route est longue.

– En route donc, fit le Baron. »

Il s’habilla lestement, descendit sans bruit dans la cour, mit ses pistolets prudemment amorcés dans ses fontes, boucla soigneusement le ceinturon de son épée et se mit en selle. Le znapansauta sur la croupe nue de son cheval avec cette légèreté fantastique des cavaliers hongrois ou bohèmes, et passa le premier. Ils sortirent ainsi du bourg et prirent un petit sentier rocailleux, inégal, encaissé de haies vives et s’enfonçant d’abord au milieu d’une plaine couverte de bruyère, pour aller ensuite courir par rampes brusques et sinueuses au flanc d’une montagne chargée de sapins noirs, qui s’ouvrait tout à coup comme une bouche gigantesque, et se trouvait coupée en deux par une gorge profonde se dirigeant au sud-est.

Depuis que le Baron s’était fait entendre au znapan, ce dernier avait éteint sa chanson, et, dominé par d’autres préoccupations, le Baron ne prit pas garde à ce silence subit et se laissa aller bientôt, bercé par le pas cadencé de sa monture, à cette rêverie toute mélancolique qui s’empare si facilement du voyageur, la nuit, au milieu des campagnes muettes, paisibles, dont un léger souffle de vent, un oiseau nocturne ou un grillon troublent seuls le silence. La lune, passant successivement derrière les nuages, tigrait plaines et coteaux d’ombres gigantesques et bizarres ; parfois, elle disparaissait complètement, et alors l’obscurité était profonde, et le Baron avait toutes les peines du monde à voir trois pas devant lui le cheval de son guide. Les nuages allaient se resserrant peu à peu : au moment où les deux cavaliers atteignirent l’entrée de la gorge, ils ne formèrent plus qu’une seule route noire et menaçante ; la lune disparut tout à fait, et les ténèbres devinrent si profondes que le Baron sentit son cheval frissonner instinctivement sous lui. Tout aussitôt la voix du znapans’éleva de nouveau et continua sa chanson.

Ce veneur maudit a Satan pour père ;

Il est tout puissant, il peut tout sur terre ;

Il a dans les bois un château d’argent,

Sa meute est ardente, et met hors d’haleine

Un grand cerf dix cors en une heure à peine.

« Ah çà, maraud ! s’écria le Baron impressionné malgré lui, que me chantes-tu là ?

– La légende du veneur noir.

– Qu’est-ce que le veneur noir ?

– Vous le voyez bien, mon général, c’est le fils du diable.

– Le rencontrerons-nous en route ? demanda M. de Nossac en riant.

– Dieu nous en préserve, mon général.

– Et pourquoi cela ?

– Parce que ceux qui voient le veneur noir meurent dans les vingt-quatre heures.

– Ah ! Par exemple !

– À moins qu’ils n’aient une fille à marier…

– Ah ! Ah !

– Car on dit qu’il cherche femme, le veneur noir, et qu’aucune, noble châtelaine ou paysanne, ne veut de lui.

– Je n’ai pas de fille à marier, mais je cherche femme ; si le veneur noir en avait une… mordieu ! Je crois que je l’épouserais. »

Le Baron achevait à peine ces mots d’un ton léger, qu’une voix stridente s’éleva dans les profondeurs de la gorge, à cinq cents mètres devant les cavaliers, et cette voix bien autrement accentuée et terrible que celle du znapanentonna un troisième couplet de la légende du veneur noir, couplet inconnu sans doute au znapan :

Qu’a donc le châtelain, que son front est sévère,

Et qu’à l’heure où tout est calme sur cette terre,

Où tout dort, il demeure au coin de l’âtre, ainsi

Qu’un trépassé qui vient de la ronde infernale,

Qu’au carrefour des bois Satan la nuit étale,

Et qui se veut asseoir encore une heure aussi

Au feu de sa maison, et frissonnant et pâle,

Se réchauffer avant qu’un vert rayon d’opale

Ait glissé, tremblotant, dans le ciel éclairci ?

« Quelle est cette voix ? demanda le Baron tressaillant et arrêtant court son cheval. »

Mais le znapan ne répondit pas, soit qu’il fût dominé par la terreur, soit qu’il n’eût point entendu l’interpellation. La voix reprit :

Le vieux châtelain est sexagénaire,

Il a vu passer en quelque clairière

Le cheval d’ébène et le veneur noir…

C’est qu’avant la nuit prochaine au manoir

On verra des morts, et que dès ce soir

L’aumônier dira sa morne prière.

Ce n’est point cela. Le grand veneur noir

Est venu naguère heurter au manoir

Il a dit au vieux châtelain : « Ce soir,

Je veux aimer ta fille une nuit entière. »

«  Mais quelle est donc cette voix ? s’écria le Baron de Nossac. »

En ce moment, un éclair jaillit de la voûte de nuages qui s’entrouvrit ; cet éclair éclaira la gorge deux secondes, et à sa sinistre lueur, les deux voyageurs aperçurent immobile, au milieu de la route, un cavalier vêtu de noir, monté sur un cheval noir comme lui, et ayant masque de velours au visage et trompe de chasse sur l’épaule.

« Le veneur noir ! Murmura le znapand’une voix que l’effroi semblait étrangler.

– Par la mort Dieu ! s’écria le Baron frissonnant et voulant dompter chez lui la terreur du danger par le danger lui-même, je veux le voir de près ce veneur terrible ! »

Et il poussa son cheval, qui tremblait sous lui.

Le veneur noir, car c’était bien lui, à en juger du moins par l’apparence, le veneur noir, disons-nous, demeura immobile au milieu de la route, semblable à quelque génie colossal défendant l’entrée de cette noire et mystérieuse vallée aux simples mortels. Il avait en effet une taille véritablement gigantesque et comme on n’en trouve plus que dans le nord de la Germanie ; son cheval, noir comme lui, parut au Baron plus grand et plus fort que les autres animaux de sa race. Mais M. de Nossac, s’il avait eu un premier mouvement de crainte, était assez brave pour maîtriser complètement sa terreur et son émotion dans l’espace de quelques secondes. Le temps de galop qu’il fit pour arriver jusqu’au veneur, si court qu’il fût, suffit à lui rendre tout son sang-froid, et quand il ne se trouva plus qu’à vingt pas, il arrêta court sa monture et cria à l’étrange cavalier :

«  Holà, mon maître, place, s’il vous plaît ? »

Le veneur noir ne répondit pas ; mais il poussa son cheval à son tour et vint à la rencontre du Baron.

Un second éclair entrouvrit les nuées, les sillonna rapidement, et éclaira les deux cavaliers au moment où ils se trouvaient face à face, leur permettant ainsi de s’observer réciproquement.

«  Eh bien ! demanda M. de Nossac avec courtoisie, mais d’un ton ferme et froid, Votre Seigneurie infernale me livrera-t-elle passage ?

– Ah, ah ! Ricana le veneur, vous paraissez me connaître, mon gentilhomme ?

– Parbleu ! dit le Baron, on m’a raconté le commencement de votre histoire, et vous venez de me dire la fin, le tout dans une ballade assez joliment rimée. Vous êtes le veneur noir…

– Tout comme vous le Baron de Nossac. »

Le Baron, entendant prononcer son nom, fit un mouvement de surprise et d’inquiétude :

«  Bah ! dit-il, se dominant aussitôt, il est tout naturel qu’un fils du diable sache par cœur le grand armorial de France.

– Et vous y avez même, si j’ai bonne mémoire, mon gentilhomme, une assez belle place ; vous datez des croisades, je crois ?

– En effet. Votre Seigneurie voit-elle quelque inconvénient à ce que je continue ma route ?

– Mon cher Baron, répondit familièrement le veneur noir, vous êtes sur la limite de mes terres ; je possède cette vallée et vingt lieues de forêts alentour ; j’ai, en outre, un assez beau castel à dix lieues d’ici. Vous voyez que je suis un châtelain fort présentable et qui ne ferait nullement une piètre figure à la cour d’un souverain quelconque, fut-ce mon cousin de Prusse et de Russie.

– Je vous en félicite, fit le Baron poliment, vous avez de superbes domaines. Seulement, s’il m’était permis de vous donner un conseil…

– Oh, ne vous gênez pas. Je sais par cœur les œuvres d’un de vos poètes du dernier siècle, maître Nicolas Boileau, un homme d’esprit, Baron, et qui, je le prévois, sera fort maltraité dans cent cinquante ans d’ici par une école de romantiques qui auront le défaut d’avoir plus de génie que de sens. Je me souviens d’un vers assez remarquable : Aimez qu’on vous conseille, etc.

– Je me permettrai donc de vous engager, Monseigneur, à éclairer un peu mieux les routes de votre domaine. Il fait noir ici comme dans une conscience de janséniste.

– Vous croyez ? demanda sérieusement le veneur noir.

– Et je pense qu’il vous serait facile de distraire un ou deux tisons du brasier où se chauffe Sa Majesté votre père, depuis qu’elle a renoncé à se geler dans le paradis.

– Mon père a toujours froid, dit sèchement le veneur, et puis, ses hôtes sont si nombreux qu’il ne peut les frustrer ainsi. Par exemple, Baron, reprit-il en ricanant, si, quand vous serez parmi eux, vous voulez me faire cadeau de votre part de feu pour me servir de réverbères et de lanternes, je l’accepterai avec grand plaisir !…

– Je regrette infiniment que ce ne soit pas tout de suite, répliqua le Baron sur le même ton de persiflage, car je crains fort que mon guide ne se casse le cou avant qu’il soit peu : il est si fort effrayé déjà…

– Votre guide, Baron, est au coin du feu à l’heure qu’il est.

– Ah ! Par exemple !

– Voyez plutôt. »

Un troisième éclair parut obéir à un ordre mental du veneur noir, et fit resplendir les roches tourmentées et les sombres taillis de la gorge dans le rayon d’un quart de lieue. Le veneur étendit la main, le Baron se retourna, explora la route, examina, chercha…, et ne vit plus rien.

Le znapanavait disparu.

Le Baron poussa un cri de surprise.

« Où donc est-il passé ?