Roman Inédit: Sans Remords. Auteur: Grégoire Devilly

« Vous n’avez pas bougé de la journée ? Vous n’avez pas ouvert les fenêtres pour aérer ? Ça sent mauvais ici, et puis c’est un vrai fouillis, rien n’est rangé et c’est sale partout ! »

Sa présence me rassure, et je me rends compte que j’en ai besoin. Je veux rester avec lui, être protégée. Je suis sûre de ma réponse : c’est dans la dépendance que je retrouverai mon indépendance. Je n’ai pas honte de l’avouer, j’ai envie de me blottir contre son épaule. Peut-être finirai-je par l’aimer, ou peut-être pas. Peu importe, j’ai besoin de cette voix grave qui me réconforte, de ne pas avoir peur du lendemain, de ne pas paniquer dans la nuit. Je veux sentir sa main dans la mienne, discuter de sujets futiles et profonds, faire des projets ou envisager l’avenir. Lui, plus qu’un autre, car je sais qu’il a besoin d’une femme et qu’il fera tout pour me garder. C’est étrange comme les rencontres humaines sont faites de besoins contradictoires : le besoin de dominer se mélange à celui d’être protégé, comme le gardien et le détenu d’une même prison. Mais il ne faut surtout pas l’avouer, il faut appeler cela Amour, attirance sexuelle, phéromones compatibles. Il ne faut jamais dire « compromis », « intérêt partagé », « vie comme on peut ». Je le prendrai au piège de l’amour.  

Pendant des semaines, le petit mec n’a cessé de me bombarder de conseils, de principes et de recommandations. Je devais suivre sa liste de commandements pour devenir une femme moderne, bien éduquée, bien habillée : coiffer mes cheveux d’une certaine manière, tenir ma fourchette d’une autre, savoir quoi dire et ne pas dire, lire les livres qu’il jugeait essentiels, afficher un sourire charmeur pour plaire… En somme, une multitude de futilités !

Dès le début, je savais qu’il voulait me sauver et m’apprendre la vie, il me l’avait répété maintes fois. Mais je n’avais pas compris que son « apprentissage » était de nature pédagogique ou scolaire. Il m’a obligée à m’asseoir en face de lui pendant des heures pour m’expliquer l’évolution politique de l’Europe depuis le XIXème siècle ou la peinture contemporaine américaine. Bien sûr, j’avais quelques lacunes, mais ces séances ont été une véritable souffrance pour moi.

Les moments les plus durs furent lorsque, tel un gourou, il m’a expliqué sa vision de « La Vie » : les relations entre les êtres, les principes de la vie sociale, l’amour, la spiritualité… Ses discours avaient des airs de délires psychanalytiques, et j’ai dû subir ses conclusions approximatives sur la nature humaine. Comme si je n’avais pas connu mes propres désillusions et passions déçues ! Chacun porte son fardeau, ses malheurs, ses cystites, ses ambitions manquées, ses migraines insomniaques, ses humiliations amoureuses, sa peur de la mort. Pourtant, cela suffit-il à voir le monde comme une scène de comédie ? Savoir que l’autre a aussi ses difficultés à exister permet de mieux apprécier son courage, la vérité de son être qui se cache parfois derrière un sourire forcé. Il faut alors chercher plus profond pour découvrir la bonté pure qui se cache en chacun de nous.

Je m’étais promis de tout mettre en œuvre pour me sortir de cette situation. J’étais même prête à être bâillonnée et attachée au radiateur pour faire face à mes crises de manque et à mes envies irrépressibles d’avoir ma dose. Nous savions tous les deux quand la crise était sur le point de se déclencher : je devenais pâle, mon corps était secoué de tics nerveux, je me promenais dans tous les sens en me mordillant les doigts, arrachant les petites peaux de mes ongles, j’avais chaud, je voulais sortir, ouvrir la fenêtre, sauter, je me déshabillais pour ne pas suffoquer. Avant de perdre complètement le contrôle, je le laissais me mettre un grand sparadrap sur la bouche ; je m’accroupissais et il me liait les mains avec une bande de tissu.

Je me réveillais, vomissant, le corps moite de sueur ; mon crâne était vide, pourtant il me faisait très mal ; je ressentais une immense dépression: pas d’espoir, pas d’horizon, le sentiment de l’absurde, l’absence d’amour ; et je pleurais en tirant sur mes liens. Il s’approchait de moi, se penchait et écoutait mes murmures :

« C’est bien ! Ça va passer ! Tu vois, tes crises sont de plus en plus courtes. »

Il allait chercher un grand verre d’eau avec la méthadone prescrite par son copain et me faisait boire sans me détacher. Pour cela, il attendait que je sois complètement épuisée, incapable de gestes violents, et… résignée. Il adorait jouer les bons docteurs. Pourtant, j’avais du mal à le considérer comme un sauveur. Il était un intrus dans ma vie, une présence que je n’avais pas demandée, qui avait décidé seule de s’immiscer dans mon intimité.

De plus, son geste avait une motivation ! Laquelle ? Depuis longtemps, je ne croyais plus aux actes désintéressés.

Il s’amusait avec moi, me regardait, mais n’avait jamais tenté de me faire l’amour. Cette absence de demande me rendait également mal à l’aise ; il ne faisait rien comme les autres. Je n’arrivais pas à m’y faire.

Je me montrais gentille et patiente, mais restais sur mes gardes :

« Marie, pourriez-vous venir ici s’il vous plaît ? »

« Arrêtez ! Ne m’appelez pas Marie : mon prénom est Françoise, FRAN-COI-ZE. Je ne supportais déjà pas que ma grand-mère me surnomme Fanchon quand j’avais quatre ans. Je ne veux pas être quelqu’un d’autre. Il faut me prendre telle que je suis avec mes imperfections, même si s’appeler Françoise n’est pas à la hauteur de vos attentes. »

Il m’a appelée Marie sans raison apparente. Peut-être que pour lui, Françoise sonnait désuet et peu attrayant. Ou peut-être a-t-il cru qu’un changement de nom annonçait une nouvelle vie. De mon côté, je considère cela comme un choix quasi religieux, symbole de pureté, de blancheur, de candeur. Mais j’aurais préféré avoir mon mot à dire.

Je suis contrainte d’écouter ses paroles, tel est le jeu. Il me gave de clichés, de lieux communs, d’opinions douteuses et de conseils gratuits. Cependant, je m’en imprègne autant que nécessaire car je veux guérir, je veux m’en sortir. Je suis sûre qu’il se fait un film sur moi : une fille des rues, orpheline, ou fille de parents alcooliques, voire communistes, issue d’un milieu pauvre, sans éducation ni culture. Je perçois son mépris lorsqu’il m’enseigne comment m’habiller. Il me prend pour une idiote de la campagne. Pour ne pas le décevoir, je prononce des « Ah, bon ! ben alors… » avec des accents régionaux, des « Merveilleux ! », en admirant un foulard Hermès, des « C’est fantastique ! » en écho aux commentaires scientifiques et des « Encore… » pour l’encourager. Il veut me modeler. Ne gâchons pas son plaisir.

Pendant ce temps, je m’installe dans ma nouvelle coquille pour un nouveau départ.

La liberté de me promener seule dans les rues de Paris était un privilège que j’avais acquis au prix d’efforts considérables. Il m’avait fallu prouver ma guérison définitive, me montrer assez apprivoisée pour être capable de rentrer instinctivement chez moi.

C’était en fait plutôt facile. J’adorais jouer à ce petit jeu où l’on croit être dirigé alors que c’est nous qui tirons les ficelles.

Pourtant, il m’est arrivé de me laisser gagner par la paranoïa. Pendant mes premières sorties, j’ai eu l’impression que Jérôme me suivait, mais je n’ai jamais osé me retourner pour vérifier. J’ai couru parfois pour changer de couloirs de métro ou me précipiter dans un bus à la dernière seconde.

Je traversais les rues avec précaution, élégance et détermination, saluant les vendeuses d’un sourire et vérifiant régulièrement l’heure pour être certaine de rentrer à temps. Parfois, j’ai eu des malaises qui me rappelaient mes semaines d’enfermement. Je m’asseyais sur un banc, mettant mes mains sur mes yeux pour faire disparaître les kaléidoscopes de lumières qui me donnaient le vertige. Mon cœur battait fort et je percevais le moindre bruit ambiant. Mais je refusais de me laisser submerger par la peur. Je me répétais que j’étais forte, que j’avais réussi à vaincre mes démons. Je me pinçais le bras jusqu’au sang pour prouver que j’étais capable de contrôler mes émotions. Je ne voulais pas flancher. Pas maintenant, pas après tout ce que j’avais traversé.

Je contemplais la ville telle qu’elle m’avait séduite au début de ma fugue : belle, aventureuse, animée. J’ai parcouru les rues commerçantes, usant mes souliers à la recherche des vitrines les plus tentantes ou au contact des passants. J’étais en plein dans ma phase d’exploration active de l’espace urbain. Et plus j’ai continué mes sorties, plus je me suis préparée pour elles. Je voulais qu’on me remarque, ou au moins savoir si quelqu’un me remarquerait et surtout qui serait attentif à ma personne. J’ai guetté du coin de l’œil les regards obliques des hommes portés sur ma poitrine ou mes jambes que je venais de lentement décroiser. Cette indescriptible joie de plaire, je pense que les hommes ne la connaissent pas. Je respirais l’air comme une jeune fille en fleur, à pleins poumons, le cœur rempli d’espoir et de rêves, les muscles tendus. Je pensais un peu à cet homme qui m’entretenait, un peu flippé. En fait, j’étais devenue une gourgandine, une belle oisive, une femme de vie ! Cette définition aurait dû me faire frémir, mais non, rien ; pas le moindre remord. Après tout, n’était-ce pas ma rédemption ? N’avais-je pas déjà payé plus cher que quiconque pour obtenir le droit de vivre ainsi ?

Les journées s’écoulent à une allure folle. J’entame ma routine en m’octroyant tous les plaisirs, tels que les parfums, les vêtements, et les bijoux fantaisie que je désire. Je me soumets aux préceptes d’une préparation matinale méticuleuse, prenant soin de prendre un long bain, de me crémer le corps avec une lotion hydratante, de brosser et de lisser mes cheveux longuement avant de les attacher sagement, et de souligner subtilement mes yeux d’un simple trait de Liner. Enfin, je parfume ma peau avec quelques gouttes de Chanel N°5, sans oublier quelques touches au creux du cou. Je fais ce geste furtivement, comme si quelqu’un pouvait me surprendre.

Puis, je me présente à lui. Il me prend par la main et me contemple en me faisant tourner. Parfois, je me demande si je suis son esclave ou sa femme, une fille-objet peut-être. L’adolescente que j’étais ou la Françoise de la rue n’aurait jamais accepté une telle idée. Comment peut-on se laisser examiner ainsi, comme une chamelle à vendre, à une époque où les femmes sont censées être actives, libres et sur Me-Too ? Je n’en sais rien. Mais personne ne m’a jamais regardée avec autant d’attention que lui, personne ne m’a jamais dit que j’étais jolie avec autant de sincérité désintéressée. Juste avant d’éteindre la lumière de la salle de bain, je jette un dernier regard au miroir qui me renvoie une image de moi-même qui vaut bien mieux que le déchet féminin que j’étais devenue et qui me faisait horreur.

Ensuite, je vais acheter la Presse pour me tenir au courant des derniers évènements. Selon la météo, je la lis à la terrasse d’un café ou sur la table de la cuisine, accompagnée d’une grande tasse de thé léger. Je dois avouer que je déteste les nouvelles qui colportent des ragots ou qui créent des idoles pour mieux les briser ensuite. Pourtant, je m’y attelle méticuleusement, car je sais que je serai interrogée le soir même ! Je cherche l’information importante qu’il aurait pu manquer et que je pourrai lui révéler triomphalement durant le dîner.